Todd Phillips, Joker : au royaume de l’entertainment, le sourire ne fait plus rire

« Las­ciate ogne spe­ranza, voi ch’entrate »
(« Lais­sez toute espé­rance, vous qui entrez »)

Dante, La Divina Com­me­dia (1305 — 1319), Inferno, Canto III, vv. 1–51.

Dans La Divine Comé­die, après avoir ren­con­tré Vir­gile, Dante arrive devant la porte de l’Enfer. Les pre­mières strophes du canto ras­semblent les ins­crip­tions gra­vées sur la porte, aver­tis­sant ceux qui entrent en Enfer (mais aussi les lec­teurs) : der­rière la porte règne un monde de dou­leur et de souf­frances, voulu par Dieu pour punir ceux qu’il estime méri­ter une dam­na­tion éter­nelle. La porte rap­pelle ainsi que c’est Dieu lui-même qui l’a créée par sa divine puis­sance, sa jus­tice, sa science et son amour.
Cet aver­tis­se­ment ne manque pas d’intimider Dante qui, assailli par la peur devant la marque de la puis­sance divine, recu­le­rait cer­tai­ne­ment s’il n’était accom­pa­gné et pro­tégé par Vir­gile, lequel vaut pour lui comme un « maes­tro », une sorte de père spi­ri­tuel mort depuis long­temps et qui a donc pro­ba­ble­ment déjà accom­pli ce voyage.

Trans­po­sons à la fin des années 1970 : pseudo-comédien sans public et humo­riste qui fait tout sauf rire, Arthur Fleck – sur­nommé « Joyeux » par sa mère alié­née – tire le diable par la queue en fai­sant, au sens propre, le clown (dans la rue ou les hôpi­taux pour enfants). Mais sa tenue lui attire de manière sys­té­ma­tique la colère et la vio­lence de ses contem­po­rains qui n’hésitent pas à le pas­ser à tabac dès qu’ils le peuvent.
Ces coups répé­tés, en conso­nance avec ceux tout aussi nom­breux (jusqu’au trau­ma­tisme crâ­nien)  qu’il a subis enfant, aban­donné au conjoint dés­équi­li­bré de sa mère, achève peu à peu de fis­su­rer sa psy­ché.

D’une rare noir­ceur, l’opus de Todd Phil­lips, qui ramène aux ori­gines de l’opposition entre Bat­man et le Joker, se com­plaît pen­dant toute la moi­tié du long métrage  à accom­pa­gner Arthur, tout comme Dante aux portes de l’enfer : non pas tant une zone urbaine tel le Bronx sinis­tré où il vit (dont l’escalier figure comme l’écho de la pyra­mide inver­sée dési­gnant l’enfer dan­tesque) que son propre pay­sage men­tal peu­plé de souf­france, d’incompréhension et de rejet.
Celui qui va bien­tôt deve­nir le Joker porte déjà sa croix, entée sur ses chaus­sures dis­pro­por­tion­nées, son cos­tume 3 pièces voyant et son masque de clown triste.

Devant tant de déré­lic­tion sur fond de déses­pé­rance froide, le spec­ta­teur se prend alors à espé­rer : Joyeux, mal­gré son han­di­cap men­tal qui le fait rire de manière sar­do­nique à tout bout de champ,  parviendra-t-il à sor­tir de la mouise, à quit­ter ce ruis­seau où on le voit blessé et pros­tré, au milieu des pou­belles, des déchets et des rats,  dès la pre­mière séquence du film magni­fiée par une courte focale, piégé par une bande d’adolescents qui lui ont dérobé sa pan­carte publi­ci­taire dans la rue ?
Non seule­ment il n’y aura pas d’issue à cette impasse par la suite mais, en plus, la chute s’intensifie – Arthur, en quête de son père natu­rel, le mil­liar­daire Tho­mas Wayne (père légi­time d’un cer­tain Bruce pour ceux qui suivent…) avec qui sa mère aurait eu jadis une liai­son, ne le trou­vant point et ne béné­fi­ciant pas, dans son intros­pec­tion (auto)destructrice, du péda­gogue Vir­gile à même de gui­der et d’épauler Dante.

La catas­trophe est immi­nente et se cris­tal­lise quand notre clown abat avec son revol­ver trois employés de Wayne qui le mal­mènent gra­tui­te­ment  le soir dans le métro : il n’en faut pas plus pour embra­ser la société de Gotham toute entière, d’aucuns voyant dans cet acte isolé com­mis sous l’anonymat du masque – une antienne au regard de V pour Ven­detta par exemple – l’étincelle de la contes­ta­tion sociale menée par les dému­nis qui sont légion à l’encontre des nan­tis et des pri­vi­lé­giés de tous bords.

Ce Joker est porté par un Joa­quin Phoe­nix excep­tion­nel, encore plus téné­breux que lorsqu’il est téné­breux – il faut saluer son incar­na­tion phy­sique et quasi patho­lo­gique du Joker, à mi-chemin entre Chris­tian Bale dans The Machi­nist et Jim Carey dans Le nombre 23.
Ainsi passe-t-on – tout sauf en dou­ceur – de la schize du pro­ta­go­niste à la rup­ture du corps social crou­lant sous l’injustice, à une com­mu­nauté en plein chaos, au gré d’un film qui devient dès lors fort poli­tique puisque parais­sant légi­ti­mer le recours à l’insurrection armée face à la misère pro­phy­lac­tique et au capitalisme.

Shooté par les médi­ca­ments qui lui tiennent lieu de pitance, atteint de troubles de la per­son­na­lité, notre Ano­ny­mous qui se fan­tasme roi du stand up et irré­duc­tible séduc­teur, et passe ses soi­rées à  regar­der avec sa mère le show télé­visé de son idole, l’empereur du spec­tacle  Mur­ray Frank­lin (Robert De Niro) – un gim­mick qui n’est pas sans rap­pe­ler le magis­tral Requiem for a dream d’Aronofosky –  sombre sans retour pos­sible dans la folie et le meurtre.
Les ama­teurs de film noir ver­ront cer­tai­ne­ment ici dans la pré­sence de De Niro un hom­mage au cinéma de Mar­tin Scor­sese (mal­gré l’affirmation de ce der­nier selon laquelle « les films Mar­vel ne sont pas du cinéma ») – Taxi Dri­ver (1976) ou De Niro campe (lui aussi) un paria, un vété­ran du Viet­nam en butte contre la société amé­ri­caine et La Valse des Pan­tins (1983) où un comique kid­nappe le pré­sen­ta­teur d’un show télé­visé exi­geant en échange de jouer sur le plateau.

Noir, c’est vrai­ment très noir et l’on se retrouve là bien éloi­gnés des dro­la­tiques Very Bad Trip qui ont fait connaître Todd Phil­lips, mais l’on com­prend sans peine que ce Joker hal­lu­ci­nant de vérité et d’austérité, qui envoie les réfé­rences aux comics aux oubliettes, ait reçu le Lion d’or à la Mos­tra de Venise en sep­tembre der­nier.
En délais­sant le sur­na­tu­rel attendu pour pré­sen­ter un anti­hé­ros humain pas assez humain et des plus mala­difs, un être en crise trahi par la mère mais para­doxa­le­ment sauvé par l’amer, le réa­li­sa­teur livre une fresque puis­sante et revi­site de main de maître une figure de la pop culture qui n’a jamais, depuis les « lettres de noblesse » que lui avait confé­rées en son temps Heaf Led­ger (Bat­man — The Dark Knight : le Che­va­lier Noir, de Chris­to­pher Nolan, 2008) été aussi impres­sion­nante. Tout en sug­gé­rant une parenté puta­tive entre les deux frères enne­mis, fina­le­ment plus sti­mu­lante que leur sem­pi­ter­nelle dia­lec­tique oppo­si­tion­nelle,  la schi­zo­phré­nie jus­ti­cière de l’homme chauve-souris décou­lant de celle du clown au ric­tus perpétuel.

Le monstre est là au fond, tapi dans les entrailles de cha­cun de nous, il n’attend que l’heure pro­pice pour sur­gir et faire le show. Au royaume de l’entertainment, le sou­rire ne fait plus rire, la chose est enten­due.
Le chaos a désor­mais un visage (un masque) légendaire.

Lais­sez toute espé­rance, vous qui entrez dans cette salle de cinéma. Ou dans  la tragi-comédie de la vie.

fre­de­ric grolleau

 

Joker

Réa­li­sa­teur : Todd Phil­lips
Avec : Joa­quin Phoe­nix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy
Genre : Drame
Durée :  2H02 mn
Date de sor­tie : 9 octobre 2019

Synop­sis

Dans les années 1980, à Gotham City, Arthur Fleck, un comé­dien de stand-up raté est agressé alors qu’il erre dans les rues de la ville déguisé en clown. Méprisé de tous et bafoué, il bas­cule peu à peu dans la folie pour deve­nir le Joker, un dan­ge­reux tueur psychotique.

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