John Shannon, Le Rideau orange

John Shannon, Le Rideau orange

Le Petit Saigon de Los Angeles est ravagé par un tueur en série ; commence alors le débarquement intempestif de Blancs dans la communauté vietnamienne.

Jack Liffey a tout du dur à cuire. Il habite Los Angeles, est divorcé du grand amour de sa vie avec qui il a eu une fille ravissante maintenant âgée de 14 ans, a vécu une période trouble où chômage et alcool ne faisaient pas bon ménage, traîne une vieille Concord en piteux état mais aussi une réputation de détective privé. Une jeune étudiante d’origine vietnamienne, Phuong Minh, a mystérieusement disparu. Direction le comté d’Orange, banlieue protéiforme de Los Angeles où sévissent les Quan Sat de l’homme à l’œil violet Thang Le. L’ancien forcé du Vietnam qu’il est n’est pas le bienvenu et les coups et les « connard » pleuvent dur.

Les déambulations de Jack le conduisent entre les mailles et les jambes de Tien Joubert. Philip Marlowe, du haut de ses 93 ans, l’avait pourtant prévenu de se méfier de cette femme d’affaires entreprenante. Et puis il y a Billy Gudger, qui travaille sur un plateau de tournage sur lequel a été vue pour la dernière fois Phuong Minh. Billy et ses obsessions. Sa phobie qui persiste. Celle qui lui fait penser que tout le monde se moque de lui. De lui et de sa crapaudine. Celle qui est dans son cerveau et qui est l’objet de son essai philosophique qu’il ne se décidera à faire lire qu’à un véritable ami. Donc pas son ami Le Martien qui l’accompagne dans ses pérégrinations, la nuit, dans sa Coccinelle. Pendant ce temps, la police recherche un tueur en série.

John Shannon distille son intrigue avec autant de patience que de génie. Le paysage sociologique décrit est merveilleux et angoissant. L’investigation de son détective dans le « Petit Saigon », mais aussi dans l’histoire qui lie à jamais deux pays – Vietnam et États-Unis -, est riche en détails. Un thriller déstabilisant à plus d’un titre. Ici, pas de serial killer à l’intelligence démesurée et qui calcule ses moindres gestes. Le personnage de Billy Gudger détonne. Peut-être un peu plus intelligent que la moyenne. Mais ses faits et gestes, s’ils passent mystérieusement inaperçus – ce que seule l’immensité d’une ville comme Los Angeles peut expliquer -, sont avant tout ceux d’un enfant, et comme tels, empreints d’une profonde naïveté. L’homme sait qu’il a une araignée, ou crapaudine, dans la tête, mais il refuse toute aide et toute explication freudienne. Sa recherche de l’agapê – l’amour fraternel – alliée à une exacerbation de ses sentiments, le pousse à commettre des actions et des crimes qu’il ne comprend pas, et dont il ne peut se défaire. Les tourments de cet homme sont parfaitement peints par un John Shannon au sommet de son art.

julien védrenne

   
 

John Shannon, Le Rideau orange (traduit de l’américain par Jean-François Le Ruyet), Rivages coll. « noir » (n° 602), avril 2006, 296 p. – 8,50 €.

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