Eric Ambler, Au loin le danger
Un excellent inédit d’Eric Ambler, maître de l’espionnage des années 1940 dont Alfred Hitchcock était admiratif.
Kenton, journaliste free-lance et sujet de sa Majesté, entendez par là qu’il est britannique, a préféré parcourir l’Europe Centrale et vivre de menus articles que de s’engager auprès d’un quotidien et de végéter en Angleterre. Kenton aime jouer, mais il n’a que très rarement de l’argent. Alors qu’il prend le train de Linz – le seul à avoir une troisième classe -, Kenton est accosté dans son compartiment par un curieux personnage qui lui demande de faire passer un pli à la douane et de le lui remettre dans un hôtel. Cet homme, qui se dit Allemand (son allemand est loin d’être parfait et il est parsemé d’intonations slaves), affirme être suivi par un espion nazi. L’affaire est louche mais bien rémunérée, aussi Kenton n’hésite-t-il que très peu de temps. À l’hôtel, la porte n’est pas close, mais les yeux du mort le sont. Son pardessus a été lacéré, son portefeuille éventré. Et puis il y a ces bruits dans l’escalier et cette poignée de porte qui bouge.
L’histoire se complique, et il faut que Kenton prenne vite des décisions. D’abord, fuir. La police ne croira pas à son histoire rocambolesque : il est le coupable rêvé. Ensuite, Kenton est journaliste, donc curieux. Il ne trouve dans l’enveloppe qu’un jeu de photos insignifiantes. Et pourtant, des gens sont à sa poursuite ! Mais qui sont-ils ? Mélange d’espions russes, de propagandistes d’extrême-droite qui veulent faire tomber dans leur escarcelle la Roumanie et son pétrole, et d’hommes d’affaires sans foi ni loi londoniens. Kenton est prêt à se débarrasser de ces photos moyennant de quoi rédiger un bon article. Les méthodes employées par le colonel Robinson ont plutôt tendance à braquer Kenton qui se retrouve espion malgré lui. À l’inverse, Andreas Zaleshoff et sa splendide sœur Tamara (normal, pour une espionne russe) sont bien plus convaincants. C’est une vaste course-poursuite à travers l’Europe Centrale, qui menace de tomber sous la coupe du fascisme, qui est lancée quand les photos disparaissent. Photos qui, si elles tombent en de mauvaises mains, mettront le feu aux poudres.
James Bond détacha sa ceinture, alluma une cigarette et sortit de son élégant attaché-case un exemplaire du Masque de Dimitrios.
Ian Fleming
Ce roman inédit d’Eric Ambler (1909-1998) date de 1941, mais reste étonnamment d’actualité par les imbroglios liés à la maîtrise par les grandes puissances d’une région hautement pétrolifère. Pour beaucoup, Eric Ambler est le père de l’espionnage moderne, genre maîtrisé par les Britanniques, et a atteint son apogée avec Le Masque de Dimitrios alliage d’intrigue et de style littéraire personnalisé à la fois méticuleux, obsessionnel et pourtant simple.
Cet Anglais aux mille facettes et grand bourlingueur a, en effet, réussi à rajeunir un genre et à lui donner un côté réaliste assez attirant où tout le monde peut se retrouver mêlé à une intrigue dont il ne tient pas les ficelles. Ses romans sont émaillés de personnages héros et espions malgré eux qui réussiront à s’en sortir sans trop de heurts. Dans Au loin le danger, Kenton est un James Stewart en puissance interprétant un rôle dans un film d’Alfred Hitchcock. L’effet est renversant, entre autres parce que l’auteur utilise les mêmes éléments que le maître du film à suspense. Il est d’ailleurs surprenant de constater que l’expérience d’Ambler à Hollywood s’est conclue par un échec malgré, justement, le fait qu’il travailla avec le réalisateur des 39 marches (merveilleux roman, à l’origine, de John Buchan). À moins que l’histoire ne soit plus triviale et qu’Eric Ambler ait convolé avec Jean Harrison, la secrétaire d’Hitchcock, entraînant par là-même l’ire du monsieur pourtant fervent lecteur de ses romans…
À noter que Raoul Walsh a tourné, en 1943, une adaptation très librement inspirée – changement de lieu et de décor – de la trame de ce roman, Background to Danger. S’il n’a pas choisi James Stewart ni Cary Grant pour interpréter un Kenton renommé Joe Barton, mais George Raft, on peut y découvrir l’excellent Peter Lorre qui y incarne Andreas Zaleshoff. Un roman à lire, un film à voir – ou à revoir.
julien védrenne
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Eric Ambler, Au loin le danger (traduit de l’anglais par Benjamin et Julien Guérif), Rivages coll. « noir », octobre 2006, 326 p. – 9,00 €. |
