Peter Robinson, Étrange affaire

Peter Robinson, Étrange affaire

Quatre mois après l’incendie de sa maison, l’inspecteur Alan Banks déprime et doit, en plus, enquêter sur la mort de son frère.

Avec Étrange affaire, nous retrouvons Alan Banks où nous l’avions quitté après Ne jouez pas avec le feu. Très exactement quatre mois après l’incendie de sa maison, où il avait failli mourir. Cette épreuve l’a jeté dans une sorte de dépression larvée qui le rend indifférent à peu près à tout ce qui l’entoure. Il s’est remis à fumer, boit plus que de raison… mais il a encore une semaine de congé devant lui.
Ce soir-là, il est particulièrement las : la chanteuse Penny Cartwright, qu’il a revue par hasard après l’avoir rencontrée lors d’une enquête quelques années auparavant, l’a gratifié d’un drôle de regard alors qu’il l’invitait à dîner. Et son frère Roy, qu’il n’apprécie guère, lui a laissé un inquiétant message sur son répondeur. Perplexe, Banks tente plusieurs fois de le joindre – en vain. Aussi part-il sans attendre à Londres pour tirer cela au clair, enquêtant là-bas à titre privé. Pendant ce temps, une jeune femme est assassinée non loin d’Eastvale. Annie Cabbot prend l’affaire en main, mais l’inspecteur Banks est très vite impliqué malgré son congé : la morte avait, dans la poche de sa veste, un papier où avait été griffonnée son adresse. Banks ne l’a pourtant jamais vue. Ce bout de papier le troublerait certainement davantage si, au terme de ses recherches, il ne s’était trouvé face au cadavre de son frère…

Pas de prologue cette fois mais une plongée directe dans le système narratif à foyers multiples que Peter Robinson affectionne : dès le premier chapitre on retrouve ces successions de séquences plus ou moins longues, chacune concernant une zone particulière du récit. Procédé fort efficace – surtout sous la plume d’un maître en la matière… – qui corse les effets d’attente et permet au lecteur d’avoir un point de vue panoramique le plaçant à bonne distance des protagonistes. Mais il est en même temps retenu au plus près d’eux car l’auteur manie avec autant d’habileté la focalisation interne que le style indirect libre. Aussi les mouvements les plus intimes des personnages sont-ils toujours présents, à fleur de texte. Autres abysses, plus sombres encore que l’intrigue elle-même…

Surtout lorsque s’ouvre la voie vers l’intériorité d’Alan Banks, tourmenté comme jamais… Il est ici confronté, à travers l’assassinat de son frère, à des souvenirs qu’il n’avait peut-être encore jamais osé regarder en face tant ils ravivent en lui une insupportable culpabilité, vis-à-vis de ses parents comme de son cadet. Pris entre la conscience aiguë que la mort de Roy lui a ôté toute chance de se rapprocher de lui et les restes indélébiles d’hostilité qu’il éprouve à son endroit, l’inspecteur Banks voit en outre son objectivité d’enquêteur obscurcie par la vision trop monolithique qu’il garde de Roy. Officiellement tenu à l’écart de l’enquête à cause de ses liens avec Roy, Banks mène ses investigations en cavalier plus solitaire que de coutume ; et bien que la mort de son frère s’avère liée à celle de la jeune femme dont le meurtre occupe le commissariat d’Eastvale, les deux affaires donnent l’impression de générer deux mondes narratifs se développant en parallèle sans véritables ponts de jonction. Ceux-là finiront certes par se dessiner – mais très progressivement, sans que Banks soit parvenu à s’extraire tout-à-fait de son marasme moral.

Soulignons tout de même que les souffrances psychologiques et sentimentales de l’inspecteur Banks, si elles occupent dans ce roman une place d’importance, ne nuisent en rien, bien au contraire, à l’aspect policier de l’intrigue. Comme à son habitude, Peter Robinson fait progresser les investigations à pas comptés, distille avec parcimonie les révélations, mêle subtilement réflexions déductives, interrogatoires et surgissements d’indices. Pas de coups de théâtre, pas d’effets grossiers ou trop attendus : la manière de Peter Robinson, à laquelle sont désormais rompus ses aficionados, tout en finesse, est toujours aussi séduisante.

Se référant plus que de coutume aux diverses enquêtes menées précédemment par l’inspecteur Banks – mais avec cette subtilité implicite qui donnera à celui qui découvre la série le sentiment qu’il a affaire à un simple avant-récit alors que l’habitué se sentira d’emblée en connivence avec l’auteur comme avec le héros à la lueur d’un seul nom, ou d’une petite allusion – Étrange affaire est aussi prétexte à retracer une partie de son passé familial, et à approfondir davantage sa personnalité complexe, solitaire et tourmentée.
Ce roman sonne comme une invite pressante à lire toutes les autres enquêtes de l’inspecteur Banks et s’adresse, plus que jamais, aux amateurs de polars qui ne se contentent pas d’être de purs goûteurs d’intrigues mais se plaisent à suivre des personnages récurrents dans leurs évolutions psychologiques et sentimentales.

isabelle roche

   
 

Peter Robinson, Étrange affaire (traduit de l’anglais par Valérie Malfoy), Albin Michel coll. « Special Suspense », mai 2006, 383 p. – 20,90 €.

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