Driss Chraïbi, L’Homme qui venait du passé

Driss Chraïbi, L’Homme qui venait du passé

Quatrième enquête de l’inpecteur Ali, être iconoclaste et poète marocain.

Xactement. Tu ne comprends pas. Tu n’as jamais rien compris à la boulitique ou la filousophie.

Ainsi parle l’inspecteur Ali à l’huissier qui doit l’annoncer au nouveau ministre de l’Intérieur du Maroc. Ce ton et ces néologismes aliens (de l’inspecteur, pas de l’entité sortie du cerveau de Ridley Scott – enfin, de Dan O’Bannon & Ronald Sushett), il va le garder avec le ministre, n’hésitant pas à être caustique et impertinent :
Je suis un peu en retard. Il y avait des embouteillages monstres comme à Bagdad au jour d’aujourd’hui. Mais là-bas, ce sont les chars américains […]

Pourtant, le ministre a de mauvaises nouvelles à annoncer au héros récurrent des polars de Driss Chraïbi. En effet, un chef d’un réseau intégriste vient d’être retrouvé, mort, au fond d’un puits d’un ryad. L’inspecteur va devoir enquêter et, surtout, veiller à ce que cette histoire ne s’ébruite pas. Il va falloir « investigationner » en France, aux États-Unis. Tâche malaisée s’il en est, tant Ali a la fâcheuse tendance à mettre les pieds dans le plat. Il n’empêche que ce Ben Laden II est plus gênant mort que vivant. Alors, comment marcher sur les œufs du plat* ? Le docteur Hajiba Mahjoub a peut-être la solution.

Cette nouvelle aventure d’un inspecteur pas comme les autres (première du genre à ne pas s’intituler L’Inspecteur Ali…), qui va chercher l’information à sa source – des petits malfrats, des chauffeurs de taxi… – est tout axée sur le comique. Comique des dialogues et des situations. L’homme dont on ne doit pas connaître le visage stigmatise le monde musulman d’aujourd’hui et sa pseudo-sacro-sainte guerre contre l’Occident. L’homme a besoin de buts dans sa vie, c’est un fait. L’homme n’est pas sage. Ç’en est un autre. Alors qu’attendre de lui ? Driss Chraïbi dresse une fresque comique et poétique. Les mots chantent dans cet ouvrage qui ne dépare cependant pas au milieu de ses livres précédents malgré cette nouvelle tonalité.

Les mythes et les idéaux traditionnels du monde arabe en prennent un sacré coup. Les clichés sont déplacés. Comme s’il y avait une mise en abyme desdits clichés. Il importe de lire les quatre romans de Chraïbi, calmement. Puis, après avoir reposé le dernier et laisser, un temps, reposer son cerveau en ébullition forcée – tant le rythme qu’impose Driss Chraïbi est, par moments, insoutenable – on pourra se plonger dans la vaste étude, réalisée avec sérieux et enthousiasme par Bernadette Dejean de la Bâtie, Les Romans policiers de Driss Chraïbi**.

Enquêtes de l’inspecteur Ali (Denoël)
L’Inspecteur Ali (1991)
L’Inspecteur Ali à Trinity College (1996)
L’Inspecteur Ali et la CIA (1997)

*
Ici, il est difficile de jongler d’une phrase à l’autre, et d’une pensée à l’autre. L’inspecteur met les pieds dans le plat et doit, en même temps, marcher sur des œufs, ce qui donne une expression hybride.

 

** Bernadette Dejean de la Bâtie, Les Romans policiers de Driss Chraïbi, Représentations du féminin et du masculin, L’Harmattan, 2002.

julien védrenne

   
 

Driss Chraïbi, L’Homme qui venait du passé, Denoël, septembre 2004, 199 p. – 15,00 €.

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