Philip Margolin, Un lien très compromettant

Philip Margolin, Un lien très compromettant

Ça commence comme un banal thriller politique, avec coke et filles à gogo. Mais c’est beaucoup plus sordide et plus angoissant que cela…

Rentrée 2005

Imaginer, sur fond de trafic de drogue, de magouilles politiques et de pressions exercées à coups de chantages, un complot mené par des hommes sans scrupules pour s’approprier des parts toujours plus larges de pouvoir et d’influence ne constitue pas une voie très neuve pour un auteur de thriller. L’on pourrait même dire qu’elle est aussi visitée que les Champs-Élysées ! ce qui n’a pas empêché Philip Margolin de composer sur ce thème ma foi plutôt convenu un roman d’une exceptionnelle qualité.

Dans la course à la Maison Blanche, le sénateur républicain Harold Travis est bien placé depuis que son rival, Chester Whipple, s’est retiré de la compétition. Comprenez, en fait, que Whipple a été plus que fermement « invité » à se retirer à cause de sa position envers certaine loi anticlonage… Mais Travis est un pervers, un amateur de prostituées de luxe et de cocaïne dont il saupoudre allègrement ses « soirées de campagne ». Ceux qui le soutiennent apprécient modérément. Surtout lorsqu’il se réveille avec, à ses côtés, le cadavre d’une de ces filles. D’ailleurs, il est tué à son tour – l’hypothèse du suicide ne tarde pas à être remise en cause. 
Les soupçons se portent sur Jon Duprey, propriétaire d’une agence de call girls et « fournisseur » attitré de Travis. Quelqu’un de violent et de dangereux qui n’hésite pas à assassiner dans le parloir même de la prison l’avocat qui est chargé de sa défense, Wendell Hayes. Or tout accusé a le droit d’être défendu – mais bien évidemment les avocats prêts à reprendre son dossier ne se bousculent pas au portillon… C’est finalement à Amanda Jaffe qu’échoit le cas Duprey. Épaulée par son père, Franck, et son enquêtrice, Kate Ross, elle finit par douter de la culpabilité de Duprey dans l’assassinat de Hayes. Et ce n’est pas le plus étonnant de cette sombre affaire. Reste qu’elle doit faire face au procureur Tim Kerrigan, un adversaire de choix. Mais celui-ce se débat dans d’inextricables difficultés personnelles du fait de son implication dans cette histoire – une implication désagréablement étroite… 

Si l’héroïne, Amanda Jaffe, est avocate, point trop de procédure dans ce roman : c’est l’enquête criminelle qui a la primauté, et la psychologie des personnages principaux – Amanda tourmentée par les angoisses qui la brisent depuis les sévices qu’elle a subis lors d’une précédente affaire ; le jeune procureur Kerrigan, pris en étau entre ce qui le lie à sa famille, le respect qu’il voue à son père, et ses envies de voguer vers les interdits. L’auteur s’attarde avec finesse sur les affres que traversent ces êtres hantés mais sans jamais s’égarer dans des profondeurs introspectives qui pourraient paraître déplacées dans ce qui demeure avant tout un thriller. Ces complexités psychologiques semblent avoir moins pour fonction d’étoffer les personnages d’un point de vue humain que d’accroître encore la tension en introduisant des difficultés supplémentaires dans le cours de l’intrigue – d’où leur efficacité narrative.

Philip Margolin a construit son roman en six parties, valant comme autant d’actes d’une pièce de théâtre dont les scènes seraient ces chapitres plutôt courts, très denses. Mais n’en déduisez pas pour autant qu’est imprimé au récit un rythme ultrarapide : il ne s’agit pas d’un suspense ménagé à coups de rebondissements incessants, entrecoupés de pauses à entendre comme les sourds halètements de qui aurait perdu son souffle… Non : ce qu’instaure l’auteur est beaucoup plus subtil que cela, beaucoup plus éprouvant pour le lecteur aussi : indices, découvertes, obstacles à l’enquête sont distillés petit à petit, par touches infimes mais de manière constante, à l’image d’un étau qui se fermerait continûment mais à toute petite vitesse. Un mouvement aussi lent qu’inexorable qui sied à merveille au thème du complot ourdi dans l’ombre, dont on aperçoit quelques ficelles mais jamais les marionnettistes qui les manipulent…

Dommage, alors, que la quatrième de couverture, en citant le club très privé et très puissant qui pratique le meurtre comme rite d’initiation et entretient des liens étroits avec le cartel mexicain de la drogue, vende une mèche que l’auteur prend tant de soin à tenir cachée ! L’ombre de cette confrérie n’apparaît qu’au tiers du livre, dissimulée derrière le classique et oppressant « Ils » en italiques dans le texte, pour ne se préciser par la suite que très très lentement, tel un fantôme glissant à pas feutrés derrière vous…

Il y a, on s’y attend, une happy end – cela fait en général parie du « pacte de lecture » que l’on signe implicitement dès que l’on s’aventure dans un thriller. Mais la scène idyllique du couple réconcilié prenant le soleil sur une plage de Maui est une fausse fin : il reste encore à lire une petite dizaine de pages… juste ce qu’il faut à Philip Margolin pour jeter une révélation qui, sans remettre en cause le cœur de l’affaire, en bouleverse un infime recoin. Et pour inclure dans son dénouement le dernier protagoniste qui croyait son destin assuré…
Cette petite dizaine de pages montre qu’il y aurait un mot à inventer, qui nommerait un degré plus laudatif encore que le galvaudé « magistral ».
Il est rare de lire des livres qui illustrent à ce point de perfection le mot « suspense » dans toute la pureté de son acception, avec ce que cela implique d’attente constante, tendue à l’extrême, jamais rompue et qui ne s’achève qu’à la toute fin.
Une chose encore : Philip Margolin a su instiller dans son récit d’infinitésimales touches d’humour – l’ultime épice qui, sans vraiment marquer sa présence, vient relever l’intensité du roman.

NB – Ce lien très compromettant n’est pas la première affaire que traite Amanda Jaffe ; la jeune avocate est en effet de ces héroïnes dont les aventures constituent des séries policières cohérentes, perceptibles comme des ensembles romanesques mais dont chaque volet est suffisamment indépendant des autres pour pouvoir se lire isolément sans que le lecteur éprouve la moindre gêne – et ce ne sont pas les références aux affaires narrées dans de précédents romans, ici pourtant nombreuses, qui viendront poser problème : elles ne sont là que pour expliciter le texte présent sans que le « supposé connu » auquel elles renvoient nécessite de se reporter aux autres livres.

isabelle roche

   
 

Philip Margolin, Un lien très compromettant (traduit de l’américain par Pierre Girard), Albin Michel coll. « Spécial suspense », septembre 2005, 416 p. – 20,90 €.

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