Christophe Bec (scénario) & Stefano Raffaele (dessin), Pandemonium – Tome 1 : « Les collines de Waverly »

Christophe Bec (scénario) & Stefano Raffaele (dessin), Pandemonium – Tome 1 : « Les collines de Waverly »

Un très bel album d’exposition pour une nouvelle série qui invite fantômes et morts étranges au sanatorium de Waverly Hills, Kentucky…

L’histoire, nous dit-on, est basée sur des faits réels – et une chronologie succincte de rappeler, au verso de la première garde, quelques dates clefs courant de 1780, année où fut signée par Thomas Jefferson la première charte de la ville de Louisville, à 1926, lorsque fut inaugurée la version agrandie et modernisée du sanatorium de Waverly Hills, sorti de terre vingt ans plus tôt. Il ne s’agit pas pour autant de préparer le lecteur à un récit historique ; le titre et la définition qui en est donnée le disent : l’on vous invite à passer le seuil du palais de Satan, rien moins que cela…

L’intrigue repose sur quatre périodes et un semis d’étrangetés. L’album s’ouvre de nos jours. Mais ne s’y installe que le temps de montrer l’imposante ruine du sanatorium de Waverly Hills et d’en dévoiler les ombres errantes qui semblent surgir de quelques recoins défaits à la faveur d’une ronde de nuit. L’on est très vitre projeté en 1951, par l’entremise du visage souriant de Doris Greathouse, qui amène sa fille Cora, âgée de 7 ans, à Waverly. Elle craint que la fillette ne soit tuberculeuse et souhaite qu’elle soit prise en charge à Waverly, comme elle-même l’a été en 1934 alors qu’elle avait 11 ans. Le sanatorium passe en effet pour l’un des plus modernes. Trop pauvre pour payer l’hospitalisation de Cora, Doris se fait embaucher comme aide-infirmière. Cora se lie d’amitié avec Louis, un garçonnet lui aussi soigné pour sa tuberculose. Louis lui présente George, et Cora se met à converser avec ce vieux Noir débonnaire qui parle de fantômes. Elle voit des piscines se remplir de sang, aperçoit le visage d’une infirmière ne figurant pas parmi le personnel. Et finit aux mains du sinistre docteur Stadia. 1951, 1934. Et 1928, année noire pour Waverly. Et 502, un numéro de chambre qui revient, et revient…

Voilà habilement réuni ce qu’il faut pour mitonner une bonne histoire de revenants : un cadre déjà inquiétant par nature, des phénomènes dérangeants, et des allusions furtives à des événements sanglants dont les ondes continuent de se répercuter par-delà les années à travers des visions atroces qui assaillent la petite Cora. Si le scénario procède par petites touches, l’ambiance est en revanche tout de suite instaurée sur le plan visuel. D’abord les gardes : elles ont l’aspect d’un cliché noir et blanc à très gros grain – suggérant la vétusté et la déperdition de la netteté d’une image lorsque le souvenir devient trop lointain. Les premières montrent un dortoir avec ses lits en enfilade, les dernières une vue panoramique du sanatorium de Waverly Hills. Puis la page de titre, un écrin noir-mauve où se détachent les solides lettrages rouge profond filetés de rouge orangé : PANDEMONIUM – et, en bas de page, la définition d’un pandemonium, tout un programme… Quant à la première planche, d’une tonalité rougeoyante qui excède la transcription d’un banal crépuscule, elle a la teinte d’un pur cauchemar démoniaque alors qu’elle ne montre qu’un chantier et deux ouvirers en train de discuter.

Elle annonce la seconde planche : une magistrale double page, toujours rouge-démon, exposant de biais un panoramique partiel du sanatorium en ruine, avec à ses pieds les deux ouvriers réduits aux proportions d’insignifiantes créatures. Puis vient la balade nocturne : cinq planches bleu nuit dont les cases suivent les couloirs délabrés et pleins d’ombres. Ces choix chromatiques détachés de tout souci mimétique, alors même que le dessin en soi est soigneusement réaliste, inscrivent la période contemporaine dans une sorte d’espace onirique où la perception de l’environnement est gouvernée par le fantasme et les peurs secrètes. Avec la rétroprojection du récit dans le courant de l’été 1951, les cases renouent avec les couleurs franches et lumineuses d’un réalisme tranquille – nous sommes dans la vraie vie….

Plus de doubles pages, pas de cases aux dispositions fantaisistes : la mise en page demeure très classique jusqu’à la fin, et accompagne à merveille le dessin de Stefano Raffaele, qui a beaucoup gagné en subtilité au regard de la série Fragile – trois tomes parus également chez les Humanos : il s’est départi de cette brutalité anguleuse et souvent approximative qui appuyait graphiquement la dureté bouleversante de ce triptyque portant l’empreinte marquée de l’univers des comics. Les visages, en particulier, ont des traits plus affinés, des expressions plus nuancées, et les décors sont d’un réalisme plus minutieux, plus soucieux du détail. Ces changements sont-ils imputables à une évolution de l’art du dessinateur ou bien à une adaptation calculée du graphisme à l’histoire, ancrée dans une authentique réalité historique alors que Fragile nous propulsait dans un monde dévasté purement imaginaire ?

Ce réalisme du dessin, rehaussé par la dramatisation émouvante de certaines images grâce aux jeux habiles des plongées et contre-plongées et dynamisé par des cases aux perspectives chahutées judicieusement intercalées dans des planches à l’architecture classique, crée une ambiance graphique des plus attrayantes mais qui ne suffirait pas à séduire s’il n’y avait le scénario ou, plus précisément, le talent avec lequel Christophe Bec pose les prémisses de son histoire et jongle d’emblée avec les différentes strates chronologiques du récit, en prenant soin de faire sourdre l’angoisse par une accumulation de faits dont l’étrangeté va crescendo. Bien qu’inviter le surnaturel maléfique dans l’univers hospitalier ne soit pas d’une grande nouveauté, ce premier volet de Pandemonium est enthousiasmant ; d’une part en tant qu’album – graphisme et scénario fonctionnent en harmonie parfaite – et, surtout, comme premier volume : il remplit à la perfection son rôle de tome d’exposition.

isabelle roche

   
 

Christophe Bec (scénario) & Stefano Raffaele (dessin), Pandemonium – Tome 1 : « Les collines de Waverly », Les Humanoïdes Associés, février 2007, 56 p. couleurs – 12,90 €.

 
   

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