Francesco Artibani (scénario) & Ivo Milazzo (dessin) Le Maître rouge, Tome 1 : « L’ange du château », Tome 2 : « La Compagnie de la mort charitable »
Rome, 1830. La fille du major Alybert, la belle Julie, a été enlevée. Le bourreau – le Maître rouge – enquête…
À noter avant toute chose, c’est important, que les deux volets de cette histoire en dyptique, « L’ange du château » et « La compagnie de la mort charitable », paraissent simultanément. Et que le premier tome, pour ce premier tirage, comporte un ex-libris et un marque-page exclusifs – une… marque spécifique à la collection « Dédales » qui caractérise tous les premiers tirages des premiers tomes de chaque série.
Un homme est plongé dans un livre, à la lueur d’une bougie, dans une pièce que l’on devine être une cellule. On lui annonce l’arrivée d’un prêtre. Puis l’entrevue est interrompue. Il est temps, messieurs… Une foule assemblée, un billot installé sur une place publique, un condamné est poussé là, le bourreau l’attend avec sa hache. Il faut attendre la quatrième planche pour réaliser que le condamné n’est pas l’homme que l’on a vu en gros plan dans la toute première case… Voilà donné d’emblée le climat narratif : tout en suggestions et en fausses pistes amorcées pour mieux tromper les inévitables anticipations du lecteur et ses attentes. C’est, de plus, un récit quasi muet – entendez par là que les didascalies sont absentes et nombreuses les planches sans texte : toutes les informations nécessaires à la compréhension de l’histoire sont distillées à travers les dialogues – peu bavards du reste et n’en dévoilant jamais plus qu’il n’en faut – ou bien à déduire des dessins. L’on est face à une narration taillée au millimètre, qui plonge dans l’intrigue ex abrupto, tisse des nodosités de plus en plus étroites avant de ne les défaire qu’à demi, et laisse deviner un « avant-récit » donnant de la profondeur aux personnages mais dont on ne connaîtra, en quelque sorte, que l’ombre portée. C’est du grand art.
Mais au fait, de quoi retourne-t-il ? Voici : en juin 1830, à Rome, Giovanni Battista Mori, menuisier de son état mais aussi bourreau dès qu’un condamné doit être exécuté, est appelé à la rescousse par le major Alybert, dont la fille Julie vient d’être enlevée. L’enquête de police ne progresse pas, et les ravisseurs réclament une énorme rançon. Pour le major Alybert, il n’y a pas à douter : le coupable est le père Loup, un brigand chef de bande qui terrorise la région. Giovanni Battista – le « Maître rouge » – ne partage pas cette conviction et va tâcher, avec l’aide de son acolyte Spinetta, de prouver l’innocence du père Loup – envers qui il doit semble-t-il s’acquitter d’une dette. À peine le Maître rouge commence-t-il à s’impliquer dans l’affaire que le major Alybert est abattu par un jeune homme de 20 ans. Promenant au fil des cases son âme torturée, que l’on sent hantée par un douloureuse vision – qui restera mystérieuse du début à la fin, autant que la nature exacte des liens qui unissent le père Loup et le Maître rouge – Giovanni Battista va découvrir les sombres ressorts d’un drame passionnel.
L’on a souligné l’extrême habileté de la construction narrative ; elle sert admirablement l’intrigue retorse et tragique à laquelle est confrontée le Maître rouge. Cet art du récit met aussi en valeur, en les suggérant par touches infimes, les abîmes de souffrance qui creusent le cœur des personnages principaux. La surprise est grande devant le contraste qui oppose ces magnifiques subtilités à l’extrême âpreté du dessin, que des contours noirs très accentués, anguleux, voire brutaux privent de souplesse et de finesse. Ce sont les figures humaines qui en pâtissent le plus : corps et visages semblent taillés à la serpe, à grands coups sommaires, tant dans leurs attitudes que dans leurs expressions. Au point que les personnages, dès lors qu’ils n’apparaissent pas en gros plans, voient leurs traits se réduire à quelques éléments rudimentaires – nez, forme générale du visage – et devenir presque méconnaissables d’une case à l’autre à l’occasion des violentes distorsions que leur infligent une émotion… ou un coup bien assené. Dans les vues panoramiques, les êtres humains deviennent de simples silhouettes quasi maladroites, aux proportions peu harmonieuses, mangées de surcroît par l’épaisseur des contours. Enfin, les ombres, grands à-plats noirs, denses et sans nuances, renforcent cette brutalité ambiante.
L’on ne saurait pourtant parler de « caricature ». Et bien qu’il ne soit guère facile d’adhérer à ce type de graphisme, qu’au premier regard on estimera souvent hâtif et maladroit, force est de lui reconnaître une puissance, une personnalité qui ne sont pas sans charme. De plus, les cadrages sont pour la plupart étonnamment soignés, et la composition des cases remarquable, avec de superbes mises en perspective et des premiers plans calculés au mieux pour fermer l’image et approfondir ce qui se profile « au loin » – sauf quand le dessin s’épanouit à fond perdu, ce qui advient rarement mais suffit à rompre le rythme graphique. Il faut ajouter enfin combien l’expressivité du dessin répond intelligemment au caractère allusif du scénario.
S’il ne fallait retenir, des deux albums, qu’une seule planche, ce serait assurément la dernière du second tome : une juxtaposition de cases simples, muettes à l’exception d’une bulle, toutes en plans serrés. Bel hymne graphique qui, par son silence, entre en parfaite résonance avec le terme tragique de l’histoire, à des lieues de ces fins heureuses et dénouées par lesquelles on « boucle » généralement les polars…
isabelle roche
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Francesco Artibani (scénario) & Ivo Milazzo (dessin) Le Maître rouge, Les Humanoïdes Associés coll. « Dédales », octobre 2006 |

Tome 1 : « L’ange du château », 48 p. couleur – 10,90 €.