Siniša Radovíc (dessin ; couleurs de Bertrand Denoulet ) / Philippe Thirault (scénario), La Fille du Yukon – Tome 1 : « Les escaliers d’or »
En avril 1897, Justin et Christina s’enfuient de Seattle pour aller tenter leur chance dans le Yukon : on y trouve, paraît-il, de l’or…
En 1896, des gisements d’or sont découverts au nord du Canada dans la rivière Klondike, un affluent du Yukon. Voilà allumés, embrasés plutôt, tous les appétits de richesse de ceux qui n’ont plus rien à perdre en ce monde et tous les rêves de ceux qui veulent de leur passé faire table rase pour commencer une nouvelle vie. Il n’est rien qui se prête mieux aux nouveaux départs que les déserts – de sable ou de glace. D’un néant repartir, d’un pied d’autant meilleur que l’on trouvera, « là-bas », de l’or… Entre blizzard et glaces, toutes montagnes dressées, le Grand Nord canadien n’est guère accueillant. Pourtant il y a foule au pied des « Escaliers d’or » ; les cordées se suivent sans discontinuer pour franchir la Chilkoot pass – passage au-delà duquel s’ouvre la voie vers le Yukon, la terre de l’or promis.
En avril 1897, à Seattle, Justin et Christina ont le regard tourné vers le Yukon. Ils s’aiment passionnément, mais le père de Christina s’oppose catégoriquement à ce que sa fille fréquente le jeune homme. Ce dernier la convainc, alors, d’abandonner le domicile familial pour le suivre dans le Grand Nord canadien et y chercher de l’or. Ils sont nombreux, ceux qui misent leur avenir sur cet or que l’on dit charrié en abondance par la rivière Klondike, et les trains en partance pour Vancouver, première étape du périple, sont bondés. Celui qu’ont emprunté Justin et Christina déraille ; ils se lient avec Lew Frane, et Christina porte secours à Alison, une fillette de 8 ans à qui elle s’est attachée au départ de Seattle et que son oncle a abandonnée. Pendant ce temps, le père de Christina lance un détective privé sur les traces des fuyards. À leurs trousses, aussi, Sydney, enceinte de Justin, et Doug…
Si l’histoire s’ouvre sur une scène à la Roméo et Juliette – un jeune homme rejoignant nuitamment sa bien-aimée par le balcon de sa chambre – la multiplication des foyers narratifs laisse bien vite apercevoir de quoi subodorer menteries, lâchetés, quêtes improbables, le tout baignant dans l’atmosphère fébrile et périlleuse de l’aventure cherchée au bout du monde.
Ce premier tome, dont on vient de voir combien les prémices de l’intrigue s’avèrent prometteuses, est un très bel album. La mise en case, classique, offre par endroits quelques saillies superbes – envolées soudain lyriques au cœur d’une sorte de longue marche funèbre : la toute première planche, telle une ouverture tonitruante ; ou bien le grand panoramique de la catastrophe ferroviaire (p.15), ou encore la vue grandiose sur la pente raide et enneigée de la Chilkoot pass, avec le fin réseau noir que dessinent les cordées d’hommes candidats au voyage vers le Yukon (p. 38). Et comme pour tempérer le vertige, puis ramener le lecteur de la contemplation aux nécessités de la narration, à chaque fois des incises – cases-vignettes taillant dans la planche pleine page des plans rapprochés. Quant au dessin, lui aussi classique dans son trait réaliste, il est magnifié par des couleurs remarquables : tout en optant pour des tonalités plutôt sourdes dans l’ensemble, le coloriste a réalisé d’admirables dégradés aux nuances riches et très fines, ajoutant ainsi une dimension poétique au scénario qui est d’une dureté extrême – l’amour même, quand il n’est pas mis à mal par l’abandon ou le deuil, est comme rongé par une lâcheté vénéneuse…
À défaut d’être pavé d’or – ou de bonnes intentions – l’Enfer blanc se contente de contrarier les destins. Et d’emporter le lecteur dans une intrigue tourmentée, où la violence des sentiments répond à l’âpreté des conditions de vie de tous ces aspirants aventuriers. Destins qui bifurquent, mensonges, dérobades, duplicité, trahisons, désirs de vengeance… mais aussi amour sincère : Philippe Thirault a réuni ici tous les ingrédients émotionnels pour frapper fort – et sombre. À bien y songer, il y a fort à parier que la noirceur s’approfondira encore lorsque ces destinées amorcées commenceront de se croiser dans les tomes à venir…
isabelle roche
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Siniša Radovíc (dessin ; couleurs de Bertrand Denoulet ) / Philippe Thirault (scénario), La Fille du Yukon – Tome 1 : « Les escaliers d’or », Dupuis coll. « Empreintes », avril 2005, 56 p. – 12,95 €. |
