Georges-Henri Soutou, La guerre froide de la France, 1941–1990

La France et sa guerre froide

C’est un très grand livre que celui de Georges-Henri Sou­tou sur la guerre froide de la France. Il l’est par la richesse des sources et des archives consul­tées, par la pro­fon­deur des ana­lyses et par la très grande liberté de ton de l’auteur. Ce qui res­sort de cette volu­mi­neuse étude, c’est la conti­nuité de la poli­tique étran­gère fran­çaise dans le cadre que lui imposa cette guerre de Cin­quante Ans. Poli­tique que l’on pour­rait résu­mer par la for­mule de la « double sécu­rité » : se ser­vir de l’URSS pour contrô­ler l’Allemagne et son éven­tuel désir de revanche, ou tout au mieux de puis­sance ; main­te­nir la RFA dans le camp occi­den­tal pour faire bloc à l’expansionnisme sovié­tique.
Un cadre somme toute bien confor­table que celui offert par la guerre froide à une puis­sance deve­nue moyenne mais qui vou­lait res­ter grande et influente, pour conti­nuer à jouer dans la cour des grands, ce que son siège per­ma­nent au Conseil de sécu­rité et ses armes nucléaires lui per­met­taient de faire.

Bien sûr, il y eut des évo­lu­tions, des oscil­la­tions. L’anti-germanisme domina la fin des années 1940, d’où le voyage fon­da­teur du géné­ral de Gaulle à Mos­cou en décembre 1944 pour y signer une alliance avec le petit Père des peuples dont les Polo­nais firent les frais. L’auteur met à cette occa­sion en lumière le poids des fac­teurs de poli­tiques internes, le pres­tige de l’URSS, l’influence des par­tis de gauche dans la défi­ni­tion de la poli­tique exté­rieure.
Peu ou prou, tous les gou­ver­ne­ments et chefs d’Etat de la IV° et de la V° Répu­blique sui­virent la même poli­tique. La France entra à contre-cœur dans la guerre froide car cela l’obligeait à choi­sir, ren­dait dif­fi­cile une posi­tion d’équilibre, voire de neu­tra­lisme. Pour autant, l’atlantisme « pur et dur » ne dura qu’un temps et la poli­tique d’indépendance du géné­ral de Gaulle fut déjà mise en place par la IV° répu­blique, sur­tout après Suez. N’en déplaise aux gar­diens du temple…

Cela n’enlève rien au fait que l’homme du 18 Juin pour­sui­vit un grand des­sein fondé sur un sys­tème d’équilibre, de poids et de contre­poids en Europe pour dépas­ser la guerre froide, en s’appuyant sur une URSS plus russe que com­mu­niste et au pro­fit de la France. Pom­pi­dou et Gis­card d’Estaing en héri­tèrent et plus ou moins  conti­nuèrent sur cette voie. Même Mit­ter­rand confronté au choc de la réuni­fi­ca­tion de l’Allemagne retrouva bien des ana­lyses et des accents gaul­liens.
En ouvrant une brèche dans le Mur, les Alle­mands anéan­tis­saient le cadre confor­table dans lequel la France s’était ins­tal­lée. Et il faut lire les pages déli­cieuses, un brin iro­niques, consa­crées à l’analyse de la réuni­fi­ca­tion par le Quai d’Orsay et l’Elysée, aux efforts de Mit­ter­rand  non pas pour empê­cher mais retar­der et contrô­ler la réuni­fi­ca­tion – même les mânes de l’antifascisme furent convo­qués ! – à ses vains espoirs d’une URSS conci­liant socia­lisme et démo­cra­tie pour se rendre compte que cet ouvrage consti­tue une étude de haute volée sur cin­quante ans de poli­tique étrangère.

“J’aime tel­le­ment l’Allemagne que je pré­fère qu’il y en ait deux” aurait dit Mau­riac. Cette phrase prend tout son sens après la lec­ture du livre de Georges-Henri Soutou.

fre­de­ric le moal

Georges-Henri Sou­tou, La guerre froide de la France, 1941–1990, Tal­lan­dier, avril 20185, 87 p. - 25,90 €.

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