Mademoiselle Julie (August Strindberg / Nils Öhlund)

Mademoiselle Julie (August Strindberg / Nils Öhlund)

Une fable cynique sur la différence des conditions, des sexes, des sentiments       
Une fois les spectateurs reçus et placés tels des invités, le spectacle s’ouvre par une scène de mime : de dos, une femme effectue des tâches de cuisine. Les préparatifs sont vifs, amples et minutieux. Il y a quelque chose à faire et ce sera fait. L’entrée de Jean nous permet de nous situer dans l’espace – nous sommes dans les communs, lieux sans fard qui vont devenir les coulisses du théâtre des choses humaines. Le dialogue familier qui se noue entre les domestiques Kristin et Jean témoigne de leur engagement mutuel.
Le plateau est petit ; la scène se glisse entre des rangées de spectateurs – ainsi installés en bordure de cette sphère intime, nous sommes conviés à entendre et voir de près ce que l’on cherche par ailleurs à dérober aux cancans, à la morale, aux moqueries, à l’ordre établi. Nos regards fabriquent pour partie le cadre des échanges. Les murs ont des oreilles, littéralement. Chaque mouvement, chaque détail est à portée de vue, rien n’échappe. Pas plus un murmure que le soulèvement d’une poitrine. Le moindre geste prend importance. Comme si le public avait encore plus ici qu’en d’autres occasions la fonction du tiers. Nous sommes là, en chair et en os – ce qui semble faire surgir des paroles de plus en plus incisives et ainsi nourrir une tension qui ne cessera de grandir.

Dans la résonance amplifiée par la présence sensible de témoins muets, les personnages dévoilent leurs fissures dans d’intenses rapports de provocation. Les comédiens habitent leur personnage de façon exceptionnelle. Ils nous donnent à découvrir ce que le texte réclame d’eux, comme s’ils en livraient devant nous les dimensions constitutives. Ils composent avec l’exiguïté de la scène en ouvrant en eux l’espace pour se déployer, portés en cela par toute la subtilité de la scénographie qui parvient à faire voir le rien de l’apparence de manière tangible.
On appréhende l’épaisseur des choses à l’aune de leur absence. On assiste à l’émergence d’une incandescence progressivement élaborée, qui structure une représentation très réussie. Les revirements dans le duel que se livrent le serviteur et sa maîtresse Mademoiselle Julie s’enchaînent comme la musique impérieuse de jeux de pouvoir sans issue. Le texte constitue un drame parfait, aux aspérités tranchantes, aux répliques acerbes, une descente aux enfers cruelle et implacable.

Une fable cynique sur la différence des conditions, des sexes, des sentiments. Le cadre nocturne, confiné, relégué favorise l’expression exacerbée des alliances et des fêlures. Tout fait sens dans cet espace serti de tensions vives : les habits, les gestes, les postures inscrivent un ordre symbolique prégnant, presque symboliste. Les rivalités entre les êtres qui se débattent avec eux-mêmes se cristallisent remarquablement, chacun tirant le plus de force possible de ses faiblesses.
Une musique discrète  ponctue la trame du récit, palpite comme la vie, avec ses accélérations, ses silences. Nous sommes aux confins de la modernité ; les rapports de domination peuvent être inversés, à la faveur de l’instruction, de la fête du solstice, de l’ambition, de sentiments de perdition.

Christophe Giolito & Manon Pouliot


Mademoiselle Julie

d’August Strindberg
Traduction Clémence Hérout et Nils Öhlund
Mise en scène Nils Öhlund

Avec Jessica VEDEL (Julie), Carolina PECHENY (Kristin) et Fred CACHEUX ou Nils ÖHLUND – en alternance – (Jean).

Scénographie Laurianne Scimemi ; costumes Laurianne Scimemi assistée de Blandine Gustin ; lumières Laurent Schneegans (création de Michel Bergamin) ; création son Grégoire Harrer.

Au Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
Réservations : 01 45 44 50 21
Lundi, mardi, jeudi et vendredi de 14h à 18h
Mercredi, samedi et dimanche de

Du 19 janvier au 18 mars 2018 – Du mardi au samedi à 21h, dimanche 15h

Relâches exceptionnelles du 30 janvier au 4 février et les 10 février ; 13 et 14 mars

Tarifs à partir de 19€ / 10€ (-26 ans)

Durée 1h40

Ce spectacle a été créé à la Comédie De l’Est à Colmar le 12 mai 2015

Coproduction Comédie De l’Est – Centre dramatique national d’Alsace et Théâtre Montansier en coréalisation avec le Théâtre de Poche-Montparnasse

Crédit photographe André Muller


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