Celle qui boit un mojito banane mais juste les jours de pluie : entretien avec Anouck Everaere

Celle qui boit un mojito banane mais juste les jours de pluie : entretien avec Anouck Everaere

Anouck Everaere crée par ses photographies d’étranges enclosures. Le visage semble masqué. D’une certaine manière, il l’est mais c’est pour mieux donner des indices sur son identité. L’oeuvre ne répond pas aux mirages et aux miroirs des ressemblances quelles qu’elles soient. Le visage est couvert pour défaire le temps et les lieux ou plutôt y remonter. L’œuvre est donc une archéologie sublimée et métaphorique de l’être en une sorte de reprise, fouille et dépassement au sein même du réel. Il s’agit d’expérimenter une autre approche pour accéder vers une réalité à découvrir ou construire. Il convient d’atteindre ce qui pour beaucoup échappe à leur construction mentale et à ce qui spolie les identités.

 Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’odeur du café.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils sont en train de se réaliser tout doucement, vers 9/10 ans on m’a expliqué que la photographie était un métier et qu’il était possible de vivre en faisant des images, ça a été une révélation et depuis je ne fais que ça.

A quoi avez-vous renoncé ?
Pas grand chose figurez vous, peut-être à l’argent mais sans regrets.

D’où venez-vous ?
C’est ma question ! C’est la question que je pose à mes modèles dans la série Là d’où tu viens. Si je fais cette série, c’est parce que je n’arrive pas à y répondre. Mais je peux dire que je RÉSIDE en Ardèche.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
De la curiosité et une bonne vue.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Un mojito banane uniquement les jours de pluies.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Pas grand chose j’espère.

Comment définiriez-vous votre approche du portrait ?
Un portrait pour moi est un visage invisible. La recherche de l’expression et de l’âme d’une personne sans voir son visage est beaucoup plus forte et profonde qu’un portrait de face. Je cherche donc des moyens détournés pour proposer un angle ou cadrage différent, je joue beaucoup avec les masques.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Je pense que c’est « L’immolation de Thich Quang Duc », la photographie de Malcolm Brown. C’est vraiment l’horreur du monde et la beauté de la contestation dans un instant photographique. Je me rappelle être tombée dessus enfant et avoir développé tout un scénario sur le avant et après de cette image tellement puissante.

Et votre première lecture ?
« Des souris et des hommes » de Steinbeck, c’est le premier roman dont je me rappelle, si on remonte un peu dans le temps c’est sûrement « Martine à la ferme » ou « Le chat chapeauté » du Dr Seuss.

Quelles musiques écoutez-vous ?
En ce moment j’écoute beaucoup Avisai Cohen, Ibeyi et Cocorosie. C’est plutôt calme et posé, excellent pour l’hibernation.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Primo Levi, « Si c’est un homme ».

Quel film vous fait pleurer ?
Il y en a tellement ! Mais je pense que « Precious » de Lee Daniels remporte la palme.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Une grande fille qui ne veut pas devenir adulte.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
À mes grands-parents.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Toutes les stations services abandonnées du monde.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
ALORS, pour les photographes je me sens inspirée par Harry Gruyaert, Ryan McKinley, Marie-Noelle Boutin, Gregory Crewdson, Ringo Kawauchi. J’arrête là parce que je pourrais vous faire une liste infini. Pour les écrivains, c’est avec Reinaldo Arenas que je vis une grande histoire d’amour, c’est un écrivain cubain gay qui a fuit la dictature castriste et qui est décédé du Sida à New York en 1990. Je suis tombée sous le charme de sa liberté d’écriture, sa passion pour les plaisirs de la vie et sa manière de transmettre ses émotions. Je n’en suis qu’au stade de l’écriture mais j’aimerais beaucoup faire un projet photographique sur mon parcours de vie.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Une centaine de pellicules 120 Portra 400 ISO pour mon Mamiya, à bon entendeur…

Que défendez-vous ?
La lutte contre les violences faites aux femmes, quelles soient physiques ou psychologiques.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Beaucoup trop de négations pour parler d’amour. Cela cache quelque chose, tu veux en parler Lacan ?

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
La réponse est dans la question.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
L’avenir ! what about the futur ?

Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 3 janvier 2018.

Laisser un commentaire