Alexandre Adler, Vladimir Fédorovski, L’islamisme va-t-il gagner ? le roman du siècle vert
Frotter, limer sa cervelle à celle d’autrui
On ne présente plus Alexandre Adler. L’agrégé d’histoire, normalien, spécialiste des relations internationales, ajoute ici ses origines russe et juive allemande au débat mené avec Vladimir Fédorovski, diplomate, arabophone, ancien interprète de Brejnev, puis promoteur de la Perestroïka avec Gorbatchev. L’ouvrage se présente sous la forme d’un entretien entre les deux hommes, à propos des bouleversements récents du monde musulman, et des questions qui en naissent ; Patrice de Méritens a recueilli l’échange amical entre les deux spécialistes.
En douze chapitres, les auteurs font le tour de la question du monde arabe. Assez curieusement, c’est par un chapitre consacré au Moyen-Orient, et immédiatement à Israël, que débute le livre. Puis l’accent est mis sur l’influence de la Russie, qui restera un fil conducteur tout au long de l’échange. Car c’est bien le rôle-clé de la Russie qui transparaît dans cet ouvrage : alliée traditionnelle de la Syrie, à laquelle elle continue de vendre des armes, elle nourrit encore un vieux rêve de construire un contrepoids américain. C’est surtout la possibilité de s’entendre avec le monde musulman, dans la perspective de son développement vers les Chinois si elle ne réussit pas à se tourner vers l’Europe, qui effraie. Israël serait ainsi directement menacée dans le cas d’une alliance anti-occidentale du monde arabe.
Alexandre Adler, lui, parie sur l’évolution de l’Iran : discrédit d’Ahmadinejad et retour à la politique de Khatami qui, tout en conservant des garanties pour les mollahs, orienterait son pays vers une position plus ouverte. Mais les termes employés (« faisons donc ce rêve », « imaginons », « un autre rêve qui relèverait plutôt d’un acte de foi ») laissent mesurer toute l’étendue du doute… La création « d’un califat géant, de Gaza au Maroc, ou, comme ils le disent eux-mêmes, ‘de Boukhara à Poitiers’ » est un enjeu que seule pourrait contrer l’alliance des Russes, des Français et des Allemands, les Américains se désintéressant de cette région du monde pour ne retenir que l’Arabie Saoudite, qui a partie liée avec leur autonomie pétrolière. Vladimir Fédorovski objecte qu’il s’agit-là de l’ « optimisme de la volonté », auquel il oppose un « pessimisme de la lucidité ». Mais Adler fait un rapprochement avec le pacte de non-agression germano-soviétique de la Seconde Guerre mondiale : contractant avec les forces montantes de l’Islam, les Russes seraient alors obligés de se battre pour défendre leurs frontières ; et nous avec…
Le grand mérite de cet ouvrage est de toujours situer en contexte, tant historique que géographique, politique ou théologique. Mais à trop donner de détails, on se perd dans le raisonnement, et dans l’accumulation de références géographiques et historiques, souvent assez lointaines. C’est parfois difficile de suivre le fil directeur. Il manque finalement un arbitre, un réel meneur de jeu dans ce débat, où chaque intervenant fait assaut de culture, complétant dans un jeu de rôle parfois surprenant ce qu’a dit l’interlocuteur. On frise l’étalage, même si l’on peut comprendre que des spécialistes jonglent avec les références convoquées ; et de fait, on répond finalement assez peu à la question qui fait le titre du livre (« l’islamisme va-t-il gagner ? ») ; question simple et, partant, un peu racoleuse, alors que le contenu de l’ouvrage est tout sauf simple (et on le comprend aisément : les concepts qu’il présente ne le sont pas eux-mêmes).
Même si les enjeux internationaux sont compliqués, il est un peu à craindre que cet ouvrage ne s’adresse guère qu’aux « happy few ».
yann-loïc andre
Alexandre Adler, Vladimir Fédorovski, L’islamisme va-t-il gagner ? le roman du siècle vert ; propos recueillis par P. de Méritens, Editions du Rocher, octobre 2012, 208 p. – 21,00 €.