Anthony Rowley &Fabrice d’Almeida, Et si on refaisait l’histoire ?
L’histoire avec des si c’est une écriture sur un fil, éclairant un chemin qui n’était pas tracé d’avance
Rédigé par un diumvirat aussi culotté que talentueux, cet ouvrage d’histoire s’empare de l’uchronie avec toute la rigueur nécessaire. Et « à la française » s’il vous plaît, composant un cocktail d’élégance de style et de conviction.
L’uchronie nommée par Charles Renouvier il y a près d’un siècle et demi est une approche particulière du passé, qui cherche à le réécrire comme il aurait pu avoir lieu et non comme il a eu lieu. Tromperie fondamentale pour certains. Pourtant ne sommes-nous pas tous des uchroniques obsessionnels, pris à rêver notre vie qui aurait pu être bien différente si à tel moment nous avions fait un autre choix ? Nos choix personnels sont-ils à ce point parfaits, raisonnés, maîtrisés pour que nous nous permettions de ne pas nous imaginer un autre itinéraire ?
Rapidement, nous cessons de divaguer, il le faut bien, puissamment contraints ; nous nous reprenons et justifions raisonnablement nos choix. Notre parcours passé est alors explicité, analysé, compris par les spécialistes que l’on veut bien accepter parmi ceux que l’on nous propose. Notre vie se détermine après coup et les biographies imaginaires sont jetées aux orties, dangereuses, oiseuses.
Pourtant l’uchronie a bien des choses à nous apprendre, bien au-delà de nos petites histoires individuelles constitutives d’un ensemble qui se pense. L’uchronie s’écrit, loin des rêves et des délires. Fallait-il attendre la publication de cet ouvrage, en France, pour nous en convaincre ?
Car une histoire contrefactuelle permet de mieux saisir l’importance de certains coups de dés de l’histoire, et penser d’une autre manière, avec un autre éclairage les contingences et les conjonctures plus ou moins déterminantes de notre passé. Des basculements, des accidents historiques surprenants ou attendus ont pu jouer des rôles décisifs aussi bien à court terme qu’à long terme et influer dans le temps long sur les structures, touchant ainsi directement nos vies quotidiennes. Il suffit parfois d’un petit grain de sable…
Si Alexander Fleming n’avait pas regardé ses boîtes, la démographie mondiale des soixante dernières années aurait pris une autre allure. Bien sûr, on peut imaginer – non… se représenter plutôt – de manière assez claire la poursuite de la deuxième guerre mondiale en 1945 sans la bombe atomique, une hécatombe plus terrible encore et plus tard Mishima marqué par un Japon divisé comme le fut de fait l’Allemagne aurait laissé à d’autres le fantasme nostalgique d’une mort héroïque. Il aurait œuvré à la réconciliation entre les deux Japons – un capitaliste et un communiste, il n’y a pas de raisons – et ma chronique du 28 novembre 2008 n’aurait jamais eu lieu.
En tournant à peine un bouton d’un demi degré, en partant de ce qui était fort possible mais n’a pas eu lieu (Ponce Pilate épargne Jésus ; Louis XVI réussit sa fuite), les auteurs repensent le passé dans le cadre d’une analyse rigoureuse, en respectant les règles strictes de raisonnement historique. En septembre 1914, l’Allemagne était à deux doigts de gagner la guerre ; en partant du postulat qu’elle l’ait gagnée c’est toute l’histoire du XXème siècle qu’il faut réécrire et la puissance américaine du XXème n’aurait pas eu lieu.
La fiction n’est jamais loin, les auteurs se tiennent et marchent au bord du vide. Vigilants, ils l’observent, ce vide épistémologique qu’est la narration débridée, attirés et retenus, à certains endroits soigneusement sélectionnés. Et cette sélection de moments, événements plus ou moins évidemment décisifs, est aussi une façon de les mettre en relief par rapport à d’autres. Sans forcément le dire, voire pire en l’ignorant, les historiens classiques font aussi de l’uchronie lorsqu’ils étudient un événement dans son déroulement et dans ses suites : s’il fut décisif, il a donc modifié quelques chose et s’il est un élément modificatif on présuppose donc ce qui se serait passé… le cours des choses. Les histoires potentielles sont un bon moyen de faire ressortir les présupposés des interprétations. La fuite à Varennes réussie et la France n’aurait pas connu l’expérience républicaine fondamentale. Elle serait restée pour un long moment – voire pour toujours – une monarchie constitutionnelle. A quoi ça tient…
Appuyés sur une bibliographie sérieuse, commentée avec vivacité, les auteurs replacent l’homme dans une perspective politique très ouverte et c’est là leur plus grande réussite. Dans une telle démarche l’homme est forcément placé devant ses responsabilités, sans gravité. Il ne s’agit pas de dire « regardez ce que vous avez fait ! » … et/ou « comment ça aurait pu être… » mais devant un tel champ d’effets et de possibles, il s’agit de mettre à jour les potentialités, les réserves insoupçonnées de puissance – et non de pouvoir.
Nous avons donc tous des libertés à assumer, et notamment celle de repenser l’histoire et le passé, pour surmonter les mythes et les vrais-faux ancêtres trop déterminants qui leur sont liés : L’histoire potentielle contribue ainsi à éviter une mythologisation du passé, un refroidissement de l’histoire, qui ne serait plus une discipline cumulative, mais un recueil de références à usage cosmétique : une pincée chez les patrons et les journalistes, une louche pour les hommes politiques. Quand l’entreprise est rigoureuse et honnête, elle est salutaire.
Attachés à cette rigueur et à cette liberté, et parce qu’ils ont écrit à l’évidence un vrai livre de politique historique, cherchant à libérer le présent des charges symboliques du passé, les auteurs savent viser juste : Si Louis XVI avait donc pu fuir à Montmédy, la France se serait épargné l’hypocrisie d’une monarchie déguisée en république et le théâtre d’une élite d’héritiers se prenant pour une noblesse du mérite. Et je laisse aux lecteurs le soin de découvrir pourquoi près de 2500 après la victoire-défaite de Salamine nous vivons aujourd’hui la « revanche des Perses »…
c. aranyossy
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Anthony Rowley &Fabrice d’Almeida, Et si on refaisait l’histoire ?, Odile Jacob, avril 2009, 220 p. – 17,90 €. |
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