Michel Canesi et Jamil Rahmani, Alger sans Mozart

Michel Canesi et Jamil Rahmani, Alger sans Mozart

Le roman est sur la liste des romans de l’été de l’Académie Goncourt

Alger, sans Mozart ? Immédiatement, le titre interpelle. Quel rapport entre Alger et Mozart ? Et pourtant, le roman n’est pas sans rappeler une partition de musique jouée à plusieurs mains… ou plutôt un concerto à plusieurs voix. Car oui, Alger sans Mozartest non seulement une œuvre écrite à quatre mains mais également un véritable hymne… à la paix, au souvenir, à l’histoire, à la tolérance. La paix entre deux pays irrémédiablement liés, le souvenir de ce passé pas si lointain mais que tant souhaitent oublier, l’Histoire, avec un grand H, qui cache de nombreuses histoires personnelles, souvent dramatiques, et enfin, la tolérance, quant au choix, toujours difficile, de chacun.

Alger, 1954. Louise vit paisiblement et heureusement à Alger avec sa famille. Louise est française, mais comme tant d’autres, algérienne aussi, et même algéroise, elle qui est née et a toujours vécu dans ce petit bout de France, de l’autre côté de la méditerranée, elle qui ne connaît rien d’autre que les palmiers et les oliviers des côtes algériennes mis à part quelques vacances en métropole. Puis vient la guerre et le tiraillement entre partir pour un pays inconnu et rester dans un pays, qui ne veut plus de vous. Un choix, crucial, qui marquera à jamais chaque destinée. Louise choisit de rester, par amour pour Kader et pour ce pays, son pays, qu’elle aime tant. Ses parents ne feront pas le même choix, sa sœur, non plus, elle qui oubliera presque sa terre de naissance, celle aussi où son fils et son mari demeurent enterrés à jamais.

Mais le roman ne se fait pas l’écho d’une seule voix, loin s’en faut. Certes, celle de Louise, telle un ténor (bien que masculine pourtant) résonne tout au long de l’ouvrage, avec force et véhémence, à l’image du personnage. Mais il y a également celle de Marc, célèbre réalisateur français en mode « baryton », neveu de Louise, mais qui semble avoir tout oublié du passé algérien de sa famille et des nombreuses vacances passées chez sa tante à Alger. Enfin, celle de Sofiane, la voix basse du roman qui, à travers ses yeux d’enfant puis d’adolescent et de jeune homme, nous offre une vision plus contemporaine de l’Algérie moderne et dont l’amitié avec Louise va lui ouvrir l’esprit et l’aider à dépasser le choc des cultures.

Alger sans Mozart est à la fois un voyage dans le temps, à travers 50 ans d’Histoire mouvementée et tumultueuse, un voyage géographique, entre Alger et Paris, la Suisse et le Maroc, en passant par New York, et enfin, un voyage au plus profond de chacun de nous, en nous faisant nous interroger sur notre relation à l’autre, nos propres choix de vie, la tolérance, la liberté… Et on en peut alors s’empêcher de se demander : « Et nous, qu’aurions-nous fait ? ».
Troisième opus après Le Syndrome de Lazare et La douleur du fantôme, Alger sans Mozart est sans conteste leur ouvrage le plus abouti. Même si l’on retrouve certains thèmes récurrents – comme l’homosexualité, le SIDA, le voyage introspectif – les deux auteurs poussent y la réflexion beaucoup plus loin et proposent une réelle réflexion, sans jamais prendre parti, juger ou même suggérer une solution « miracle ».
Et bien sûr, ce n’est pas un hasard si on célèbre cette année le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Non, au contraire, à travers plusieurs portraits contemporains ou plus anciens, à travers les yeux de Louise, dont le physique semble se dégrader au même rythme que l’état des rues ou des bâtiments d’Alger, ils offrent un point de vue neutre sur les dégâts de la guerre d’Algérie, qui a tant marqué les esprits et tant divisé de ce côté-ci de la Méditerranée, comme de l’autre.

Rester ou partir ? Oublier ses racines ou cultiver le souvenir ? Aimer ou haïr ? Pour quel mode de vie opter : occidental ou nord africain ? Tourner la page ou rester coûte que coûte ? Qui ne s’est jamais posé ces questions, quelles que soient les circonstances ? Voilà pourquoi Alger sans Mozart touche chacun d’entre nous, à l’image d’une symphonie de Mozart. Nous sommes tous des Louise, des Marc ou des Sofiane. Nous avons tous ou auront tous des choix de vie à faire tôt ou tard. Et tous, nous devons vivre ensemble malgré nos histoires personnelles, nos différences, nos origines…
En cela, Michel Canesi et Jamil Rahmani ne nous donnent ni guide pratique ni mode d’emploi, mais ils nous apportent un peu de douceur dans un monde de brutes. Le roman a d’ailleurs été mis sur la liste des romans de l’été par l’Académie Goncourt.

v. cherrier

 

   
 

Michel Canesi et Jamil Rahmani, Alger sans Mozart, Naïve, mars 2012, 468 p.- 18,00 €

 
     

 

 

 

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