Andri Snӕr Magnason, LoveStar

Une dys­to­pie sati­rique

À la façon d’un Serge Brus­solo, mais sans le cli­mat angois­sant, l’auteur ima­gine une suc­ces­sion de situa­tions baroques et inven­tives. Il trace des par­cours cir­cons­crits dans un uni­vers où tout est cadré, où rien n’est plus laissé au hasard, de la nais­sance à la mort. Les pro­grammes décident de tout et les indi­vi­dus n’ont pas d’autres pos­si­bi­li­tés que suivre ces dik­tats. Cela com­mence par les sternes arc­tiques qui migrent à Paris, puis les mouches à miel qui enva­hissent Chi­cago, les papillons monarques qui prennent la direc­tion du pôle nord… Ces erreurs sont mises au débit d’une atmo­sphère tel­le­ment satu­rée d’ondes, de mes­sages, de champs magné­tiques…
Dans un han­gar désaf­fecté de l’aéroport de Reyk­javík, un groupe de spé­cia­listes s’enferme pour décou­vrir le secret régis­sant le sens d’orientation des ani­maux migra­teurs. L’entreprise est bap­tisé LoveS­tar et c’est le nom sous lequel se pré­sente son direc­teur. Per­sonne ne peut savoir où en sont leurs recherches. Et puis un jour, le dépar­te­ment d’Étude des oiseaux et des papillons a trans­formé le monde en décou­vrant le moyen de trans­mettre sons, images et signaux grâce aux ondes des oiseaux. Il ouvre l’ère de l’homme sans fil, mais constam­ment connecté.
Qua­rante ans plus tard, LoveS­tar a conquis la pla­nète. Les hommes deviennent des por­teurs de mes­sages, des publi­ci­taires ambu­lants. Des pro­duits nou­veaux révo­lu­tionnent les socié­tés. Love­Mort per­met envoyer les défunts se trans­for­mer en étoile filante. Avec le “rem­bo­bi­nage”, il est pos­sible de refaire l’éducation ratée d’un jeune enfant. ReGret est une intel­li­gence arti­fi­cielle qui guide les déci­sions en explo­rant les consé­quences de chaque option et amène à l’unique choix adé­quat. InLove cal­cule les pro­fils des indi­vi­dus pour trou­ver, sur la pla­nète, leur âme-sœur, la seule et unique per­sonne avec qui ils doivent vivre.
Indriði Harald­sson, un aboyeur de publi­ci­tés, est amou­reux fou de Sigriður. Et c’est réci­proque. Aussi quand inLove décide qu’elle doit vivre avec Per Møl­ler, un Danois, le couple se révolte.
Au moment où com­mence l’histoire, LoveS­tar est assis dans un avion. Dans sa main il tient une graine et il ne lui reste que trois heures cin­quante à vivre…

Le récit joue sur plu­sieurs registres en décri­vant la nou­velle orga­ni­sa­tion de la civi­li­sa­tion, en sui­vant l’itinéraire du direc­teur de LoveS­tar et le par­cours d’un couple amené en entrer en dis­si­dence. L’auteur aborde de nom­breux thèmes très actuels tels que l’écologie, la liberté indi­vi­duelle, les rela­tions humaines et amou­reuses, la déshu­ma­ni­sa­tion des per­sonnes par l’entreprise ou par un sys­tème dic­ta­to­rial, l’assujettissement de la nature aux caprices humains… Il dénonce avec humour l’omniprésence des cal­cu­la­teurs, des maté­riels qui décident de notre vie. Qui n’a pas été confronté à un blo­cage pro­ve­nant d’un ordi­na­teur dont le logi­ciel n’est pas pro­grammé pour trai­ter la situa­tion en cause ? Chaque thème est abordé avec per­ti­nence dans un déca­lage sin­gu­lier, sou­le­vant des ques­tions fon­da­men­tales sur l’avenir de la pla­nète et de ses habi­tants.
Avec LoveS­tar, le roman­cier signe un hymne à la liberté, une charge sub­tile contre les mono­poles, contre les dic­ta­tures tant socié­tales qu’économiques. Andri Snӕr Magna­son intro­duit beau­coup d’humour dans les situa­tions qu’il décrit d’un style enlevé et d’une écri­ture fluide, agréable à lire.
Il est frap­pant de consta­ter que ce roman a été publié en Islande en 2002 avant l’explosion des réseaux sociaux, avant l’acharnement de toutes struc­tures pour la déma­té­ria­li­sa­tion des conte­nus qui fondent leur iden­tité.
Le Grand Prix de l’Imaginaire qui lui a été attri­bué en 2016 n’est pas dévoyé, au contraire.

serge per­raud

Andri Snӕr Magna­son, LoveS­tar (LOVESTAR), tra­duit de l’islandais par Éric Boury, J’Ai Lu, n° 11 810, avril 2017, 384 p. – 8,00 €.

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