Celle qui ira à Montréal : entretien avec l’artiste Morgane Somville
Quand l’aube se hisse sur Bruxelles, Morgane Somville a mieux à faire qu’attendre le crépuscule. Elle poursuit ses voyages intérieurs et son poignet travaille par touches magnétiques. Son stylo sismographe invente des portraits en déséquilibre compensé. Elle peut aller jusqu’au dessein des lèvres. Toutes les lèvres. Créer, c’est retrouver leur connivence, conjurer l’illusion des « Tu » mordant et leur attirance. Chez elle, les voluptés n’ont rien de mécaniques. L’écorchée rêve, ses images claquent sans chercher l’effet. Ses films sont blancs et noirs mais elle les dessine en couleurs. Femme de lune, son cœur bouge comme un chien en cage. Il suffirait d’un rien pour qu’il en sorte.
Entretien :
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La perspective de manger un bon petit déjeuner. En vacances, il est encore meilleur évidemment. Je suis prof, alors même quand je dois être à 8h à l’école, je me lève assez tôt pour profiter de mon petit déjeuner.
Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
En fait, c’est plutôt étrange mais je vis mes rêves d’enfant. Je n’ai jamais eu que des rêves assez réalistes. Je voulais être artiste et enseigner le dessin. J’avais même organisé des cours de dessin chaque dimanche pour mes soeurs. Je me rappelle avoir eu pour ambition de contacter une grande société de cartes postales, en pensant que je pourrais gagner ma vie en étant « créatrice de cartes postales ». Je ne l’ai jamais fait finalement… Aujourd’hui, j’essaie de me faire connaître et je suis enseignante intérimaire en arts plastiques. On peut dire que j’ai réalisé mes rêves d’enfant ?
A quoi avez-vous renoncé ?
Je n’ai pas renoncé à quoi que ce soit, mais je suis honteuse de mon manque de combativité. Du coup, je ne vais pas au bout de mes projets. Je ne suis encore jamais entrée en contact avec une maison d’édition.
D’où venez-vous ?
Je suis belge, originaire du Brabant Wallon. Mon coeur est à Bruxelles aujourd’hui, depuis près de 10 ans.
Qu’avez-vous reçu en dot ?
Rien du tout, nada.
Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Mes plaisirs quotidiens sont assez banals, je dois dire. Voir mon chat, lui parler, préparer à manger, dessiner, voir les gens qui me sont proches, et dessiner avec eux.
Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Peut-être une sensibilité et un humour sous-jacent qui, ensemble, racontent le monde de manière plutôt singulière ?
Comment définiriez-vous votre approche du réel par le dessin ?
En fait je serais dans l’incapacité de dessiner sans le réel. Prendre conscience que je pouvais raconter le réel a changé à jamais ma manière de créer. J’en suis presque devenue dépendante. C’est pour ça que j’adore les ateliers de dessins collectifs. Je dois me plier à l’imaginaire du groupe et j’arrive ainsi à m’échapper du réel. J’essaie de me forcer à ne pas représenter des personnes réelles. J’en viens à dessiner le monstre, l’étrange et l’abstrait. C’est un exercice très difficile quand le réel nourrit à ce point mon imaginaire.
Quelle est la première image qui vous interpella ? Et votre première lecture ?
Je ne saurais pas me rappeler de ma première lecture. Mais je peux parler des bandes dessinées qui m’ont marquée. J’ai admiré Gaston Lagaffe et le Grand Duduche. J’ai été bercée par Bretecher, Gotlib et F’murr. Après, adulte, j’ai découvert une bande dessinée plus alternative qui a complété mon éducation par la bande dessinée. Je suis heureuse d’avoir découvert les auteurs précédemment cités. Ils ont forgé mon humour, dont je suis plutôt fière.
Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute principalement de la musique électronique, mais j’adore également la chanson française. Serge Reggiani, Renaud, Jean Ferrat…
Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je ne relis pas les livres en général…
Quel film vous fait pleurer ?
Houla… En fait, je pleure hyper facilement. Du coup, la liste est longue. J’ai honte mais je pleure sur «Dirty Dancing ». En fait, je pleure d’émotions quand les protagonistes sont heureux… Un père et sa fille qui communiquent, ou deux amants qui s’aiment : ce genre de trucs, ça ne loupe jamais.
Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je vois quelqu’un qui me plaît assez. Dans les mauvais jours, je vois quelqu’un que je déteste.
A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Quand j’ai un gros problème avec quelqu’un, généralement j’écris une lettre que je garde pour moi et que je relis de temps en temps. Il m’est arrivé deux ou trois fois de finalement l’envoyer.
Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Montréal. J’aimerais beaucoup y vivre, mais je ne l’ai jamais vue et je ne la connais pas du tout ! Je pense juste sincèrement que j’y serais heureuse. Montréal, c’est le mythe de l’édition BD florissante, de la scolarité nouvelle et moderne, d’une ouverture d’esprit exceptionnelle. Le soleil l’été, la neige l’hiver, les écureuils et les ratons-laveurs à chaque coin de rue, ça me fait un peu rêver. Peut-être que je me plante complètement.
Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
J’adore Sophie Calle pour son audace. J’aimerais pouvoir raconter plein de choses à mon sujet au travers de mes projets artistiques. Pourtant, je n’ose pas y aller à fond. J’ai peur de me griller dans ma carrière, ma vie, d’avoir des problèmes, etc…
Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Un écran interactif Wacom. A bon entendeur…
Que défendez-vous ?
L’égalité des sexes, le droit à l’avortement. En général, je suis très sensible à ce qui se rapporte à mon statut de femme.
Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
Honnêtement, ça ne m’inspire rien du tout… A part des questionnements, mais rien qui ne me fasse comprendre ce qu’est l’amour.
Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Cela me renvoie à ma grande distraction. Mes plus grands exploits sont lorsque je réponds ou réagis juste à quelque chose qu’on m’a raconté mais dont je n’ai rien écouté. Mon cerveau s’évade trop souvent. Ce n’est pas par désintérêt ou mépris, c’est juste que j’ai du mal à me concentrer.
Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Comment allez-vous ?
entretien et présentation réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 16 août 2016.