Je suis Fassbinder (Falk Richter / Stanislas Nordey)
Une réflexion aiguë sur les dissensions de notre société
Un dialogue virulent sur le devoir d’accueil ou la nécessité de rejeter les réfugiés en Allemagne s’engage entre deux acteurs qui se jouent de leur identité : Fassbinder et un comparse, Stanislas Nordey et Laurent Sauvage. Les déclarations tonitruantes, les exaspérations et les proclamations un rien grandiloquentes rappellent des passages des films de Fassbinder. Les interrogations récurrentes sur les sociétés contemporaines sont entrecoupées de déclarations d’Europe, exprimant simplement sa diversité, son ambivalence, ses fragilités. Le propos paraît délibérément déstructuré : il semble transcrire un questionnement dans son urgence, son aspect inaccompli.
Une représentation profération ; les déclamations de Fassbinder sont émaillées d’interpolations contemporaines. Une exploration foutraque et chiadée des excès de la domination, de la séduction, de la peur, du vivre même. Les rôles des hommes et des femmes, des dominants et des dominés sont fréquemment inversés, de façon à mettre en évidence la fragilité de la structuration du pouvoir. La pièce mêle soliloques, projections de scène de films, interprétations de son cinéma, remakes par les acteurs de passages célèbres. Images d’actualité, omniprésence du terrorisme, mis en perspective par la discussion des intentions, du rôle de la Rote Armee Fraktion.
Le grand art du double sens, des effets miroir, de la représentation de l’improvisation. Un texte à la légèreté incisive, qui se voudrait sans innocuité : l’inquiétude de la distance conjointe à l’angoisse de la proximité. Un spectacle panoramique, un grand moment d’auto ironie. Stanislas Nordey réalise une grande ambition qui lui est chère : à travers une identification à Fassbinder dont il sait se libérer, il parvient à exprimer de façon ample et plaisante ses interrogations sur l’actualité. Une réflexion aiguë sur les tensions de notre époque, sur les dissensions de notre société, qui n’a de cesse qu’elle ne se joue de ses insuffisances. N’était le jeu toujours aussi calamiteux, tellement il est monolithique, de Stanislas Nordey, bien compensé par les performances des autres comédiens, au premier plan desquels Laurent Sauvage, il faut avouer qu’il s’agit d’un projet accompli, réussi.
christophe giolito
Je suis Fassbinder
de Falk Richter
traduction de l’allemand Anne Monfort
mise en scène Stanislas Nordey et Falk Richter
avec Thomas Gonzalez, Judith Henry, Éloïse Mignon, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage.
Collaboration artistique Claire Ingrid Cottanceau ; dramaturgie Nils Haarmann ; scénographie et costumes Katrin Hoffmann ; assistanat aux costumes Juliette Gaudel ; assistanat à la scénographie Fabienne Delude ; lumière Stéphanie Daniel ; musique Matthias Grübel ; vidéo Aliocha Van der Avoort.
A La Colline, théâtre national ; 15, rue Malte-Brun, 75020 Paris
Grand Théâtre, du 10 mai au 4 juin 2016,
du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 ; durée 1h55.
Le texte de la pièce est paru aux éditions de l’Arche en 2016.