Petites folies de Vénus : entretien avec Dorothée Wycart

Petites folies de Vénus : entretien avec Dorothée Wycart

La photographie est pour Dorothée Wycart le moyen de toucher le fond de la poésie par effet surface. Les corps féminins sont plongés au milieu des éléments aquatiques, minéraux, végétaux pour suggérer une énergie vitale et une forme d’extase. La question majeure reste : « qu’est-ce qu’une image ouvre ? ». L’œuvre répond par des chemins physiques qui sont d’une certaine manière métaphysiques. La vie y bat son plein au sein des métamorphoses que l’artiste multiplie en fidèle héritière des maîtres du Haïku comme d’Eugène Leroy.

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Oscar mon fils. Les jours consacrés à mon travail artistique sont précieux. Je n’ai pas de temps à perdre.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Enfant, j’avais accroché dans ma chambre une reproduction de l’autoportrait de Jean-Baptiste Wicar (peintre néo-classique et conservateur du Palais des beaux-arts de Lille), je m’inventais un aïeul. Je me suis accrochée à mon désir, celui de peindre. Par tour et détour, je m’en approche car je compose mes photographies comme des peintures. Par la suite, j’ai travaillé en tant que guide et intervenante en arts plastiques durant dix années au Palais des Beaux-Arts de Lille.

A quoi avez-vous renoncé ?
A une vie familiale confortable. A m’enchaîner aux êtres.

D’où venez-vous ?
Au sens figuré, d’un volcan qui bouillonne.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
La générosité du cœur, j’ai un tempérament affable. Passionnée, j’ai la ténacité de créer pour exister.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Le matin, un Haïku et un jus d’agrumes. Je suis heureuse avec peu de chose sans trop m’encombrer. et parfois… Je citerai Proust : « Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d’entretenir en nous quelques petites folies. » (A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Je fonctionne à l’intuition.
Je dirais aussi que j’ai au fond de moi une détermination à vivre non censurée, l’inconscient libre. Plastiquement, je passe d’un médium (photographie, peinture, céramique, dessin…) à un autre sans me compliquer dans des histoires de catégories.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
J’ai été émerveillée en peinture par « La tempête » de Gorgione et ai eu un choc en sculpture avec « L’Extase de Sainte Thérèse » du Bernin.

Et votre première lecture ?
« Lettre à un jeune poète »
de Rainer Maria Rilke.

Comment définiriez-vous votre vision de la femme ?
« La femme qui cherche à être l’égale de l’homme manque d’ambition. » Marilyn Monroe. La tentation à adhérer au féminisme m’a jadis emportée mais finalement tout cela dessert le féminin.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Tous les genres quasiment. Du punk rock au classique, et avec le temps j’aimerais profiter pleinement des sonorités du Jazz. Le jazz est la seule musique qui ne génère en moi aucune image, c’est très reposant mentalement. Polly Jean Harvey, The Velvet Underground, Brian Eno, Television, David Bowie, Can, Slow Dive, My Bloody Valentine, The Fall, Wire,…. Gabriel Fauré, Jean-Sebastien Bach, Modeste Moussorgski, Gustav Holst, Antonin Dvorak et Claude Debussy…Je vis avec la musique, j’ai joué du violon pendant une période. Et Chet Baker, Charlie Parker, Billy Holiday…

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Corpus »
de Jean-Luc Nancy et « Ouvrir Vénus » de Georges Didi-Huberman.

Quel film vous fait pleurer ?
« Melancholia »
de Lars von Trier (la nature et la destruction)

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Moi et parfois ma mère disparue.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je ne trouve pas.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Pompéi, j’y suis allée, intriguée par l’analyse de Freud sur la nouvelle « La Gradiva » de Jensen. A cette période, mes peintures étaient dominées par la couleur rouge, j’ai été subjugué par le rouge des fresques de la villa des mystères.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Artemisia Gentileschi, Camille Claudel, Frida Khalo, Louise Bourgeois, Lee Miller, Diane Arbus, Franscesca Woodman, Alina Szapoczikow, Marina Abramovic, Julia Margaret Cameron, Francis Bacon, Gehrard Richter, Cy Twombly, Eugène Leroy, le Naturalisme et pictorialisme en photographie (A.L. Coburn, George H. Seeley, Gustave Marissiaux, Albert Edouard Drains, Constant Puyo, Robert Demachy, Peter Henry Emerson,…)
Anaïs Nin, Catherine Millot , Nancy Huston, Catherine Millet, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Virginia Woolf, Yvette Sczupak-Thomas, Ingeborg Bachmann, Abha Dawesar, Sylvia Plath.
Et les philosophes : Gaston Bachelard, Gilles Deleuze.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
De belles rencontres et des propositions d’exposition. Que mon travail soit exposé !

Que défendez-vous ?
La revendication à l’émerveillement. J’ai beaucoup enseigné les arts plastiques aux enfants, il n’y a pas meilleur public. « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages mais avoir de nouveaux yeux … C’est le plus beau cadeau qu’on puisse faire … » (Proust).
Je défends les droits de l’enfant, de la femme, de l’homme, de l’animal… Du vivant, de l’universel. Il faut y être vigilant, plus que jamais.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
«L’ennemi de l’amour n’est jamais à l’extérieur, ce n’est pas tel homme ou telle femme, c’est ce qui nous manque intérieurement »
de Anaïs Nin. Cela étant dit, il y a aussi de mauvaises rencontres.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ?
« J’ai des questions à toutes vos réponses »
de W. Allen

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Pourriez-vous vivre sans art ? Et pourquoi y a- t-il cette nécessité pour les artistes et le public ?

Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret, pour lelitteraire.com, le 2 mai 2016.

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