Celle qui cherche un mari pour Cioran : entretien avec l’artiste Danielle Delgrange

Les por­traits de Danielle Del­grange portent les marques d’amours, de bles­sures et de dou­leurs. Par­fois avec une pointe d’humour. On peut croire, dans cer­tains des­sins, à une légè­reté pré­su­mée. Mais c’est sur­tout pour l’artiste une manière d’exonérer la gra­vité de sa donne. Le carac­tère pri­me­sau­tier des esquisses n’est qu’une impres­sion de sur­face. L’artiste ne cherche pas à rapa­trier le por­trait vers un eden artis­tique. Elle l’ouvre vers une pro­fon­deur par­ti­cu­lière.
Danielle Del­grange a com­pris aussi qu’il ne faut jamais recher­cher le pré­tendu marbre de l’identité sup­po­sée mais sa terre friable. Si bien que la « visa­géité » ne mène pas où l’on pense accos­ter. Les pein­tures gardent une voca­tion fabu­leuse : celle de faire recu­ler le chant des cer­ti­tudes au pro­fit d’images sourdes dans une pâte sombre mais qui prouve que le noir est bien une couleur.

Entre­tien : 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
La culpa­bi­lité de dor­mir trop et de rater le début de la matinée.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Je ne suis tou­jours pas pilote de chasse mais pour le reste je fais ce que je peux.

A quoi avez-vous renoncé ?
A mémo­ri­ser les tables de multiplications.

D’où venez-vous ?
Rou­baix, nord, France, terre.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Le fait d’être têtue.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?
Pain, fro­mage, vin.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres artistes et poètes ?
J’aimerais plu­tôt savoir ce qu’on a en commun.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
J’avais un pro­fes­seur d’aquarelle quand j’étais petite, il me mon­trait beau­coup de pein­tures de Picasso, les der­nières périodes, je ne com­pre­nais pas, j’étais un peu irri­tée, mais elles me res­taient en mémoire de manière très pré­gnante, c’était per­tur­bant. “La femme qui pleure”, avec son mou­choir qui res­semble à des dents.

Et votre pre­mière lec­ture ?
Her­mann Hesse, « Nar­cisse et Gol­mund », dans le sens où c’est le pre­mier livre que j’ai lu avec plai­sir et où je m’y suis retrou­vée personnellement.

Pour­quoi votre atti­rance vers le por­trait ?
Car les visages bougent sans cesse, parce que ça m’a per­mis de gar­der des sou­ve­nirs que je pou­vais tenir alors que les gens n’étaient plus là.

Quelles musiques écoutez-vous ?
William Shel­ler, Kate Bush, Sioux­sie and the Ban­shees, Grieg, Tuxe­do­moon, Bee­tho­ven, The Smiths, Phi­lipp Glass, Led Zeppelin.…..

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« L’inventeur de l’amour » de Ghé­ra­sim Luca, et « Voyage au bout de la nuit » de Céline.

Quel film vous fait pleu­rer ?
Beau­coup trop, sinon : « Oslo, 31 août ».

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Alors tout dépend en géné­ral de la veille…

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Je ne sais pas, je n’ai jamais eu trop envie d’écrire à quelqu’un qui m’intimide.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Vienne, Flo­rence. Un seul lieu : l’Ile de Pâques.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
En écri­vains : Vio­lette Leduc, Beckett, Henri Michaux, Jean Clair, Hervé Gui­bert… En artistes : j’aime bien les inter­views de Bacon et son côté épi­cu­rien, les écrits de Rouault et sa dis­tance avec le monde de la pein­ture. Les poé­sie courtes de Schiele. J’aime la manière de repré­sen­ter les sou­ve­nirs de Louise Bour­geois… Il y en a beaucoup…

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Des cou­leurs, des fleurs et des livres.

Que défendez-vous ?
Le fait de ne rien défendre.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?
Qu’il peut don­ner la main à Cio­ran, se marier et adop­ter des enfants.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
Je me demande s’il a fait les beaux arts.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Le pré­nom de mes pois­sons rouges.

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 11 février 2016.

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