entretien avec Franz-Oliver Giesbert, L’abatteur

“Dans le métro, on est des petites choses dans une vie de merde : com­ment voulez-vous croire en Dieu en ce lieu ?”

En cette soi­rée de sep­tembre très esti­vale, c’est un bon­heur que de remon­ter depuis le métro Edgar Qui­net la rue du Mont­par­nasse où tro­quets et bras­se­ries ont ouvert les porte-fenêtres afin que les convives pro­fitent de la tié­deur du petit soir. De l’autre coté du bou­le­vard du Maine se tient l’immeuble du Point. C’est au troi­sième étage que je dois ren­con­trer à 19h30 Franz-Olivier Gies­bert, son direc­teur et l’animateur de l’émission ” Culture et dépen­dances ” (France 3) au sujet de son polar L’abatteur paru chez Gal­li­mard cet été. L’entretien aura lieu dans son bureau, un mixte entre bun­ker et Pan­op­ti­con, où la conver­sa­tion durera près d’une heure et demie, confor­ta­ble­ment ins­tal­lés que nous sommes dans le canapé à angle du fond de la pièce, où l’on peut admi­rer les quatre grands Ficus en pots que Gies­bert lui-même, qui a la main verte, s’amuse à entre­te­nir, ainsi que les piles d’ouvrages en tout genre (il y a même des bandes des­si­nées, c’est vous dire) qui forment sur la moquette d’étranges stalagmites…

F.G : On vous assi­mile, avec La Souille (1995) ou Mort d’un ber­ger (Gal­li­mard, 2003) à un auteur adepte du genre natu­ra­liste mais là, avec L’abatteur, vous bri­sez cette image. Qu’est-ce qui vous a pris : une pul­sion thril­le­rienne ou la volonté de se plier à un genre nou­veau et à l’art du mon­tage qu’il présuppose ?

F-O G : Oui, il s’agit bien de cette volonté. J’aime beau­coup les romans poli­ciers. Je lis énor­mé­ment, j’ai lu des romans poli­ciers en grande quan­tité à une époque de ma vie (Sime­non en par­ti­cu­lier) et cela fai­sait quelque temps que je n’en lisais plus. Depuis tou­jours je me disais que je devrais en écrire un. Quand j’étais jeune, entre 9 et 19 ans, j’écrivais deux romans par an, dont de tps en temps un roman poli­cier. C’était un genre qui m’attirait déjà. Comme j’écris mes romans ” clas­siques ” sans me plier à aucune règle (je les rédige à l’inspiration, plus ou moins en transe, avec les per­son­nages qui me guident plu­tôt que je ne les guide), j’ai éprouvé du plai­sir à construire celui-ci.

Alors que le roman tra­di­tion­nel vous emmène sou­vent dans des embar­dées incroyables, le poli­cier a ceci d’avantageux que, une fois l’intrigue fabri­quée, vous n’avez plus qu’à suivre le fil. Il m’est arrivé à plu­sieurs reprises d’abandonner des romans parce que la voix qui me racon­tait l’histoire avait sou­dai­ne­ment dis­paru. Ca ne peut pas arri­ver avec le méca­nisme d’horlogerie qu’est le roman poli­cier. Chan­ger ainsi de style m’a plu. J’ai écrit exac­te­ment à l’inverse de ce que je fais d’habitude. Mon écri­ture n’est pas tout à fait auto­ma­tique au sens ou Green uti­li­sait ce mot pour qua­li­fier ses oeuvres mais c’est vrai que d’habitude je me laisse aller, tan­dis qu’ici tout est construit d’avance dans ma tête : lorsque j’écris la pre­mière ligne je sais déjà com­ment le roman va finir, et je connais presque l’ordre des chapitres !

F.G : C’est para­doxal au niveau du plai­sir de l’écriture parce que vous vous auto­ri­sez moins de liber­tés en fait ?

F-O G : Oui, c’est juste. J’aime écrire des essais car on tra­vaille dans un cadre qui tend à rendre les choses plus faciles, mais on reste bridé. On a des bou­lets aux pieds, il faut tout véri­fier. Le polar vous enferme certes dans un cadre déter­miné mais il donne encore place à une grande inven­ti­vité, d’ou l’amusement qui en découle.

F.G : Il y a une tra­di­tion de poli­ti­sa­tion qui est atta­chée au polar : vous y inscrivez-vous ?

F-O G : Que le polar soit engagé ou pas ne fait pas du tout débat pour moi. Il y a de très bons poli­ciers qui ne sont pas enga­gés et d’autres, enga­gés, qui ne sont pas bons. Remarque qui vaut éga­le­ment pour les romans. Je n’ai pas écrit L’abatteur avec l’idée d’entrer sur le ter­rain du livre engagé : dans les romans poli­ciers enga­gés il y en a qui sont for­mi­dables, et d’autres pas. Ici je vou­lais juste me ser­vir du roman poli­cier comme d’une occa­sion pour me moquer de l’écologie bien pen­sante et pour m’amuser, ce qui est le pri­vi­lège de l’auteur . On n’écrit des romans que pour avoir l’avantage d’être libres. J’y ai glissé quelques marottes phi­lo­so­phiques, un peu de poé­sie (dont cer­tains vers dont je ne suis pas mécon­tent) et des per­son­nages empor­tés par une his­toire. Vous savez, en ce qui me concerne, je ne sou­haite par­ti­ci­per à aucune école. Main­te­nant, puisque vous par­lez du roman poli­tisé, je pense que la poli­tique ne nuit pas for­cé­ment au roman…

F.G : Le fait que vous puis­siez publier, vous, aussi bien dans La Blanche que dans La Noire chez Gal­li­mard ne tend-il pas à estom­per cette fron­tière entre roman clas­sique et policier ?

F-O G : Il y a beau­coup d’auteurs de romans dits clas­siques qui s’amusent aujourd’hui à faire des polars et per­sonne ne s’en plaint. Com­ment distingueriez-vous les deux genres ? Je dirais qu’il y a quelque chose de plus ” fabri­qué ” dans le polar que dans le roman tra­di­tion­nel. Mais c’est une défi­ni­tion qui tient de ma propre manière de tra­vailler : il y a de nom­breux auteurs qui écrivent des romans clas­siques en sui­vant un plan et en sachant où ils vont depuis le début, mais ce n’est pas ma manière de faire, rai­son pour laquelle, a contra­rio, le thril­ler me paraît davan­tage construit. La fron­tière n’est pas tant de métho­do­lo­gie que de concep­tion. Mais je pour­rais demain, si l’idée me chan­tait, écrire des romans ainsi, adap­ter une stra­té­gie très sophistiquée.

Le roman, c’est le contraire du jour­na­lisme : il ne faut pas que la tech­nique (l’aisance, la faci­lité) soit trop appa­rente. Regar­dez Crimes et châ­ti­ment, sans doute l’un des plus beaux romans de l’histoire de la lit­té­ra­ture : ce n’est pas très bien écrit, il y a maintes redites, mais l’histoire est fas­ci­nante. On a l’impression que Dos­toïevski est hanté, habité et ça donne toute sa force au livre. Par rap­port à cela il y a des règles inévi­tables dans le polar : créer des fausses pistes, pendre le lec­teur par la main, faire en sorte qu’il n’ait plus envie de lâcher le livre, l’inquiéter, le ter­ro­ri­ser… Per­son­nel­le­ment je n’aime pas les éti­quettes, ce qui est une manière très fran­çaise d’aborder la lit­té­ra­ture, et je ne vois pas pour­quoi un auteur ne pour­rait pas pas­ser d’un genre à l’autre.

F.G : Pré­ci­sé­ment, vous pre­nez les règles du polar pour les plier à votre his­toire, mais vous y ajou­tez tout de même quelque chose de plus, qui vous est propre et à fait réagir — plu­tôt posi­ti­ve­ment — le lec­to­rat et la cri­tique ; à savoir l’intrusion dans les terres du polar labou­rée par un Dan­tec très cyber, de l’érudition ” clas­sique “, avec le ren­voi aux auteurs Grecs. Là, vous pre­nez quand même un risque puisque vous repre­nez une trame habi­tuelle où les gens vous attendent au tour­nant (curieux de voir com­ment Gies­bert s’est mis au polar) pour la modi­fier mal­gré tout ?

F-O G : Je n’ai pas voulu renou­ve­ler le genre, je suis arrivé là comme un petit gars modeste. Je n’ai pas l’impression d’écrire une Oeuvre, j’adore écrire, j’ai tou­jours voulu être écri­vain et je pense que je vais conti­nuer à inon­der les librai­ries de mes livres pen­dant encore long­temps. Ce qui le plaît le plus, ce sont les digres­sions… Je me sou­viens de William Sty­ron dans Le choix de Sophie qui com­mence son livre par une digres­sion inter­mi­nable sur la vie d’un jeune auteur et qui sou­dain nous emmène ailleurs. Dans une moindre mesure j’ai essayé ici de prendre les gens par le cou, de rendre le roman hale­tant mais tout en dis­sé­mi­nant des farces et attrapes et en m’amusant, avec des digres­sions, avec des choses que je pense etc.

Au départ c’était un livre de végé­ta­rien, ce que je suis. Dans la Bible l’homme est végé­ta­rien au départ, des­tiné à se nour­rir de noi­settes, de fruits et de cueillettes diverses. Et puis il y a les textes de Plu­tarque sur La vie des ani­maux, ceux de Por­phyre, qu’il me plaît de faire reve­nir aujourd’hui… Cela étant, je ne suis pas non plus un dog­ma­tique du végé­ta­risme puisque je ne cache pas que je mange aussi (par­fois) des bêtes à plumes !

F.G : Vous avez repris dans L’abatteur le dia­lecte pro­ven­çal que vous aviez déjà mis en valeur dans Mort d’un Ber­ger…mais il manque un glossaire !

F-O G : J’essaie de m’arranger le plus pos­sible pour que le lec­teur com­prenne le sens de ces mots dans le contexte. Je suis un fou de vieux fran­çais, je col­lec­tionne les dic­tion­naires. ” Par exemple j’aime bien frui­tion pour dire le désir, j’apprécie plus ” ça me triste “que ” ça me rend triste “, j’adore ” grim­pion pour dési­gner l’arriviste. Il y a aussi des mots du Midi comme ” jobastre “, ” bla­gas­ser “, ’ ” se soleiller “… Je mets depuis long­temps des mots du Midi dans mes livres !

F. G : Parce qu’il y a un grand lec­to­rat dans le Midi ?

F-O G : Non, non. Je vis dans cette région depuis 5ans, ma femme et mes enfants aussi, lequels y sont nés. J’y écris une par­tie de mes livres, à che­val avec la Nor­man­die. Je ne suis pas le dandy pari­sien que beau­coup décrivent parce que je ne suis pas pari­sien tout court ! Je suis cul-terreux nor­mand, fils d’américain et je suis tous les week-end en Pro­vence. Il est donc nor­mal que l’inventivité lan­ga­gière du Midi, avec la matrice de Mar­seille, qui remonte à Paris ensuite, m’influencent dans mon écri­ture. L’américanisation de la société, de la langue, la décul­tu­ra­tion géné­ral font qu’on a affaire aujourd’hui à un voca­bu­laire qui se rétré­cit, d’où ma volonté de redon­ner place aux vieux mots de la belle langue fran­çaise. Et ma petite vanité c’est de voir un auteur m’emprunter un de ces termes, tel ” ramen­te­voir ” pour ” se sou­ve­nir “, dans un de ses textes. Par exemple quand un cor­rec­teur me dit qu’il faut écrire ” tordu ” au lieu de ” tortu “, je pré­fère main­te­nir ce vieux mot qu’on uti­li­sait autrefois.

F. G : Vous allez finir par être édi­teur aux Belles-lettres ! On vous l’a déjà proposé ?

F-O G : On m’a déjà pro­posé d’être édi­teur et cela m’aurait beau­coup plu car c’est l’un des plus beaux métier du monde. Même si mes filia­tions sont plu­tôt du côté des grands auteurs russes et amé­ri­cains, je reste un fran­chouillard indé­crot­table ‚qui bara­gouine tout juste l’anglais alors que mon père était poly­glotte. Mon inten­tion, péda­go­gique en quelque sorte, est sim­ple­ment de contri­buer à ce qu’on n’oublie pas des mots qui font par­tie du patri­moine de la langue fran­çaise. ” Même­ment ” dans un thril­ler fait un peu pré­cieux… Oui, mais c’est un mot qui a dis­paru il y a peu de temps, et c’est dom­mage. L’intérêt du métier de roman­cier, c’est de pou­voir par­ler dans toutes les langues : le pro­ven­çal, le mar­seillais, le beur, le par­ler des ban­lieues, des abattoirs…

F.G : Vous n’êtes guère tendre avec vous-même lorsque vous vous décri­vez vu à la télé­vi­sion par votre per­son­nage cen­tral, Marie Sastre ? Pour­quoi cet accès de dis­tan­cia­tion nos­tal­gique ? Vous nous faites le bilan ?

F-O G : Non ce n’est pas cela ; j’aime bien m’engueuler en pas­sant dans mes romans. La per­ver­sité là-dedans, c’est que, si j’écris cela, je le pense un peu. Je ne suis pas quelqu’un de triste, mais je ne me contemple pas non plus tout le temps en disant que je suis génial. Je me trouve plu­tôt l’air ahuri et insom­niaque dans la glace, un côté hibou. L’aspect jouis­seur du mec qui aime bien boire un coup se voit aussi sur mon visage. Il y a aussi cette propre per­ver­sité de mon visage liée à l’œil qui est plus petit que l’autre…Après j’en rajoute une couche en cri­ti­quant mes bou­quins que j’assimile à de la daube régio­na­liste Même vos enne­mis n’oseraient pas le dire ! C’est ce qui s’appelle avoir le sens du recul…

Vous me met­triez dans n’importe quelle région de France, en Tos­cane ou en Haute-Autriche je m’y plai­rais, c’est mon tra­vers. Même si j’incarne par mon être et mes fibres, ma famille, mon cur­ri­cu­lum et ma généa­lo­gie, une sorte de cos­mo­po­li­tisme, il s’en faut de peu pour que je sois sou­ve­rai­niste. J’aime la clô­ture , le bocage, les haies. Or à par­tir d’un cer­tain âge on se regarde avec un cer­tain recul et je cri­tique tout cela en moi — ce qui per­met ensuite de balan­cer quelques reproches à la société à droite et à gauche, parce qu’on s’en est tel­le­ment envoyé à soi-même qu’il n’y a pas de rai­son que les autres n’y aient pas droit ! Ca équi­libre le livre… Je ne fais pas par­tie des gens qui s’aiment et j’aime à le dire.

F.G : Votre cri­tique des jour­na­listes devient un peu plus mar­quée dans vos der­niers ouvrages : faut-il y voir une las­si­tude quant à votre prin­ci­pale occupation ?

F-O G : Pas du tout, j’adore ce métier, mais je constate que les jour­na­listes de nos jours se prennent la grosse tête et perdent par­fois les pédales, à l’instar de cer­tains juges. Je pense que chaque pou­voir, tout exter­na­lisé qu’il soit, doit être à sa place. Je suis mal­heu­reux que le pou­voir poli­tique soit tombé aussi bas en France par exemple.

F.G : Il y a une dimen­sion méta­phy­sique indé­niable dans L’abatteur, avec une quête du monde spi­ri­tuel en dégé­né­res­cence, mais vous nous faites quand même le coup de la bon­dieu­se­rie pan­théiste, comme je l’ai écrit dans ma cri­tique… Le polar, le thril­ler ren­voie au noir par défi­ni­tion — c’est d’ailleurs le nom de la col­lec­tion où est paru votre roman chez Gal­li­mard -, mais chez vous il y quand même, de manière assez naïve, une espèce de blan­cheur imma­cu­lée, angé­lique qui surprend.

F-O G : J’ai tou­jours été comme ça. Je suis croyant. J’aime les lieux de ras­sem­ble­ment comme l’église, à la dif­fé­rence de a syna­gogue ou de la mos­quée, qui me semblent des lieux froids où je ne res­sens pas grand chose. La dimen­sion infi­nie d’un ciel étoilé me fait croire en dieu, sans que j’ai besoin d’interroger cette croyance-là, et c’est ma naï­veté — que j’assume ! Je suis très éru­dit sur l’histoire des reli­gions, j’apprécie cer­tains textes du taoïsme, du Coran ou de la Kab­bale, mais sans y adhé­rer aveu­glé­ment pour autant.

F.G : Vous réin­tro­dui­sez ici la métemp­sy­cose par exemple…

F-O G : Oui, pour moi cela va de pair avec la théo­rie du recy­clage des atomes. Nous sommes des pous­sières d’étoiles, et ces atomes peuvent être ceux de Jules César ou de Cro­ma­gnon en ce qui me concerne, ils sont là, nous consti­tuent et sont le reflet de nous-mêmes. Que je sois pan­théiste trans­pa­raît dans tous mes livres, même si en la matière je tente de ne pas trop me lâcher de peur de per­ver­tir le livre… Et puis par­fois je pars dans des délires, ce qui fait par­tie inté­grante de ma per­son­na­lité ! Mais l’on peut citer de grands auteurs qui se sont engouf­frés dans cette voie, tels Goethe ou Hugo. J’ai de toute façon un côté très oecu­mé­nique, qui ne s’arrête pas aux trois monothéismes.

F.G : Ety­mo­lo­gi­que­ment, la reli­gion peut dési­gner les liens entre les indi­vi­dus (re-ligare en latin) : peut-on dire que vous êtes en défi­ni­tive un écri­vain du lien, sur le lien, entre les êtres et les choses ou les animaux ?

F-O G : Com­plè­te­ment, quand on est un croyant comme moi on ne croit qu’aux liens : avec la terre, la nature, le ciel, les ani­maux, les hommes. Or l’histoire de la cani­cule de cet été a mon­tré com­bien ces liens se dis­tendent, se perdent. En même temps je suis moi-même resté à Paris pen­dant quatre ou cinq jours, abruti, pros­tré par la cha­leur sans me deman­der s’il n’y avait pas dans mon entou­rage des per­sonnes âgées qui pou­vaient avoir besoin de moi… De manière géné­rale il n’y a pas de lien social en ville, c’est pour­quoi je pré­fère de loin vivre en pro­vince. En ville, tout est arti­fi­ciel et connote la stra­té­gie du pou­voir alors qu’à Manosque j’ai des rela­tions d’égal à égal avec le fac­teur ou le bar­man. Si je puis être grisé par l’ivresse de la moder­nité dont parle un Dan­tec je constate aussi par­tout la dis­so­lu­tion du lien social que vous men­tion­nez à juste titre. Cela rejoint d’ailleurs ma théo­rie sur la croyance qui dis­pa­raît avec l’urbanisation croissante.

Plus les gens vivront dans des sou­ter­rains et se dépla­ce­ront dans le métro, moins ils croi­ront en Dieu. Dieu ne se trouve que dans le ciel ou dans la terre. Quand un orage éclate, on voit des choses qui nous dépassent (et je ne pense pas seule­ment à un dieu qui enver­rait la foudre !) Dans le métro, on est des petites choses dans une vie de merde : com­ment voulez-vous croire en Dieu en ce lieu ? Si c’est là le seul hori­zon, le seul ciel, que nous offre la ville, avec après le ciel du train de ban­lieue, c’est effrayant. Je ne prêche pas par là le retour à la nature, je dis sim­ple­ment que pour être équi­li­bré il faut aussi voir la nature.

F.G : Vous convo­quez le mot vérité à de nom­breuses reprises dans votre roman. En grec, vérité se dit alé­théia, et désigne la sor­tie de l’obscur, le dévoi­le­ment. Bref le moment où on sort du métro… Vous pen­sez que la vérité est le mal du siècle ?

F-O G : Non, c’est Le pro­blème de l’humanité, point barre. L’humanité qui, avec la civi­li­sa­tion, est entrée dans le men­songe, l’imposture, les rap­ports de pouvoir.

F.G : Mais com­ment entendez-vous ce terme : s’agit-il de l’amour des autres ?

F-O G : La vérité est un thème clef dans L ’abat­teur car un roman poli­cier se défi­nit par la recherche de la vérité. Quand on est jour­na­liste on est censé cher­cher la vérité, donc elle m’intéresse. Là, on revient aux textes anciens, à L’Ecclésiaste. Face à la vérité il y a la vanité du monde, l’inconscience de ce qu’on est, l’appétit déri­soire pour les titres et les déco­ra­tions. On se rem­plit les poches, on construit des châ­teaux, on fait le malin…

F.G : L’ambiguïté fon­da­men­tale de votre livre n’est-elle pas dans le fait que les méchants, par exemple le doc­teur Graaf qui greffe des têtes sur des corps autres, ne sont pas vrai­ment méchants (à tout le moins au sens biblique de ” celui qui ne croit pas ” ) ?

F-O G : Il confond certes les moyens et les fins mais il n’est pas plus noir que Marie Sastre car il veut aider, il veut sau­ver une vie… Ce qui est extra­or­di­naire, vous avez rai­son de le sou­li­gner, c’est que tous ces gens dans ce roman essaient de faire le bien en en effet. C’est sou­vent le cas car on fait le mal parce qu’on ten­tait de faire le bien. Tous les per­son­nages vont dans le bon sens, ils ont tous une moti­va­tion posi­tive : Marie veut arrê­ter le cou­pable, Graaf sau­ver une malade, un mari aider sa femme, Medhi secou­rir sa mère…Je ne vou­lais pas faire de polar avec un être dia­bo­lique : en ce sens il n’y a pas ici de méchant à pro­pre­ment parler.

Pro­pos recueillis par Fré­dé­ric Grol­leau le mer­credi 17 sep­tembre 2003

   
 

Franz-Oliver Gies­bert, L’abatteur, Gal­li­mard, 2003

Leave a Comment

Filed under Pôle noir / Thriller, Romans

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>