Antoine Guillot & Killian Salomon, Les sublimes – Rentrée 2015
Pour ce roman d’anticipation (mais à peine puisqu’il se déroule en 2017), deux écrivains sont aux commandes. Dans cette fiction, leur couple répond à celui que forme les deux héros du roman : Samuel Desmont et Dorian Solby. On voit déjà les clés ou les clins d’œil qu’adressent au lecteur les deux auteurs. Mais ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin et jouent tout au long de leur fiction de l’éloignement qui fait le jeu du rapprochement. L’un des héros est le modèle des intellectuels qui – selon la formule consacrée – « ont la carte ». Il règne sur le monde culturel et théâtreux. L’autre est une sorte de jeune misanthrope auréolé de frais d’une certaine notoriété. Ce qui les rapproche les éloigne – mais l’inverse est vrai aussi. D’où le jeu du chat et de la souris ou du maître et serviteur qui s’installe.
Sous les dorures du Crillon, la soirée mondaine qui inaugure la rencontre impose une certaine retenue. Mais elle ne fait qu’exacerber – du moins à l’origine – les antagonismes. Une nouvelle version des combats à fleuret moucheté dont Proust s’était fait une spécialité de commence. Néanmoins, au-delà du cas des deux personnages, toute la société du spectacle (mais pas seulement) est scénarisée. Les deux bretteurs se croient des « hérauts » qui défendent leurs certitudes et leurs prés carrés toutes dents dehors.
A l’animosité initiale fait place une forme d’intimité amicale. De fait, les deux antagonistes luttent pour leur statut. Ils sont d’une manière et d’une autre sur des sièges éjectables. Le jeu de dupes devient ainsi une remise en cause des tenants et aboutissants de positions en équilibre instable à propos de la défense de deux formes de liberté face à deux asservissements différents.
N’étant pas dans le même monde – quoique baignant dans un brouet commun -, la partie semble jouer d’avance. Mais dans ce cocktail qui est un moment à passer ou à subir, le maître se défend mal. Il se laisse mettre en boîte même s’il sait rendre coup pour coup. Mais, dans cette rencontre, chaque moment de défaite ou de faiblesse devient celui d’un ressaisissement intérieur. Peu à peu se posent de vraies questions. La République des lettres et des arts est mise à nu mais au besoin sait garder ses slips sales dans ses coffres.
Le roman est rapide, vif. Il devient plus qu’une esquisse du monde de l’art dans un Paris qui croit s’y situer encore comme pivot central. L’opposition devient le prétexte à un dégommage plus général de la part de deux personnages oscillant entre crocs acérés, repli dépressif ou joyeux laisser-pisser. La plume des deux auteurs est vive : elle cavale et fait parler les masques – et ceux-ci crèvent les yeux. La morale n’est pas sauve. Elle n’a d’ailleurs pas grand chose à voir dans ce magma. Chacun – les lâches comme les autres – aura à y trouver sa place, son refuge, son vestibule. L’humour et la feinte naïveté ne sont jamais oubliés. Le lien entre les deux crée une fragrance particulière. La divagation devient elle-même le prétexte à un resserrement du récit.
A la chanson de gestes du bateleur le plus vieux (sorte de Mme Verdurin au masculin) répond celle de ce nouveau Lucien de Rubempré. Leurs accrocs créent moins des chiasmes qu’une synthèse inédite. Les deux histrions semblent parfois emboîter les pas de chanoines intellectuels égarés sur le chemin d’on ne sait quel cours abbatial post-moderne. Antoine Guillot et Killian Salomon caressent ainsi autant le vénéneux que le velours mais avec distance. Dans ce roman quasi allégorique mais qui ne cesse de dépoter, les dialogues deviennent les fleurs safranées et énigmatiques des cendres des illusions à perdre ou à retrouver.
jean-paul gavard-perret
Antoine Guillot & Killian Salomon, Les sublimes, Carnet d’Art éditions, 2015, 88 p. – 9, 00 €.