Thomas Day, L’instinct de l’équarrisseur, Vie et mort de Sherlock Holmes

Quand Holmes et Wat­son évo­luent dans un Lon­don dix-neuvièmiste et un Lon­den paral­lèle et steampunk !

Arthur Conan Doyle est resté dans la pos­té­rité pour ses aven­tures du célèbre détec­tive Sher­lock Holmes, lui-même emblé­ma­tique de la société anglaise du XIXe siécle. L’on sait moins en revanche que le roman­cier, doc­teur de son état, aspi­rait sur­tout à faire auto­rité dans le domaine des récits his­to­riques où il com­mit des textes qui ne demeu­rèrent point dans les annales. Pour se consa­crer cette veine, il alla jusqu’à faire périr, au grand effroi de ses fer­vents sup­por­ters, Holmes lors d’un affron­te­ment avec son adver­saire de tou­jours, le pro­fes­seur Moriarty…

Dans une intro­duc­tion qui lui rend hom­mage et pré­cise le sens de ce sur­pre­nant roman qu’est L’instinct de l’équarrisseur, Tho­mas Day — dont on peut lire le plus contem­po­rain et ciné­ma­to­gra­phique Resident Evil paru chez Denoël en 2002 — plonge confor­mé­ment à ses desi­de­rata Doyle dans cette his­toire même dont il enten­dait res­ti­tuer les dif­fé­rents niveaux. A cette dif­fé­rence près que le roman­cier, qui devient per­son­nage à son tour, n’est pas rendu uni­que­ment au Lon­don dix-neuvièmiste mais à un Lon­den paral­lèle et indé­ter­miné où Holmes et Wat­son, au look mécon­nais­sable, uti­lisent des engins de haute tech­ni­cité (side-car gra­vi­ta­tion­nel, ondo­vi­bra­teur, ascen­seur, télé­com­mande, lunettes à détec­tion calo­ri­fique etc.) afin de contrer l’inusable Moriarty… et tra­quer, of course, l’inévitable Jack l’Eventreur qui rôde dans les ruelles embru­mées de Whitechapel !

La pour­suite de L’Eventreur occupe pré­ci­sé­ment le pre­mier tiers du récit, qui com­mence en force puisque dès la deuxième page Doyle se plaint d’avoir eu la témé­rité de suivre Wat­son dans son uni­vers lorsqu’il lui est sou­dain apparu dans son salon, dévas­tant tout sur son pas­sage. Ses per­son­nages évo­luent en effet, il le découvre rapi­de­ment, dans un monde où pul­lulent des sortes de E.T nains et rou­quins, les Worsh, aux connais­sances scien­ti­fiques et tech­no­lo­giques de loin supé­rieures à celles des hommes. Un monde où il n’est pas sté­rile pour un auteur de romans poli­ciers de se pro­me­ner, pour autant qu’il existe entre les deux uni­vers, l’Angleterre vic­to­rienne et La Monar­chie Liber­taire Bri­tan­nique, des cor­res­pon­dances et que ce qui se déroule dans le second, phan­tas­ma­tique, vaut comme miroir gros­sis­sant de ce qui passe inaperçu dans celui de la pro­saïque réa­lité. Ainsi l’Eventreur qui sévit dans les deux pourra-t-il être appré­hendé par Doyle jouant à Holmes, dont il s’inspire après l’avoir créé. Ce qui per­met au pas­sage l’étonnante ren­contre entre Arthur Conan Doyle et Oscar Wilde en mal d’inspiration littéraire !

La suite du roman est consa­cré au com­bat, par jeu d’échec inter­posé, du détec­tive à la bouf­farde et du dia­bo­lique Moriarty, qui s’est adjoint les ser­vices de la redou­table E. “Shiva” Wor­ring­ton… Point com­mun entre ces séquences du texte et les meur­tiers com­bat­tus par Holmes et Wat­son : un livre de Ste­phen­son, nommé L’instinct de l’équarrisseur, et qui désigne le mas­sacre, dépe­çage et can­ni­ba­lisme d’autrui comme une condi­tion d’accès à l’immortalité. Fin connais­seur du contexte his­to­rique et des ouvres lit­té­raires de Doyle, Tho­mas Day régale ici le lec­teur d’un déco­rum « steam­punk » (dont on peut consul­ter un exemple gra­phique déton­nant en lisant Le Régu­la­teur de Cor­bey­ran et Moreno chez Del­court) où coexistent vam­pires et femmes fatales, revol­vers à crosse nacrée et cocaïne à doses infinitésimales.

Le mélange de deux époques aux anti­podes l’une de l’autre mais qui se super­posent par­fois au point d’intersection qu’est Doyle, docteur-écrivain écar­telé, s’accompagne tou­jours ici d’humour et de réfé­rences paro­diques. Ce qui abou­tit à une œuvre dont la force évo­ca­trice charme en même temps qu’elle sidère.

fre­de­ric grolleau

   
 

Tho­mas Day, L’instinct de l’équarrisseur, Vie et mort de Sher­lock Holmes, Gal­li­mard, Folio SF, 2004, 414 p. — 6,00 €.
Pre­mière édi­tion : Mne­mos, 20002.

 
     
 

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