Andreï Guelassimov, La Soif

Ce livre expose, avec une sobriété exem­plaire, le creu­se­ment de la dou­leur d’une exis­tence dont le sens se dérobe

Cru mort lors d’une attaque tchét­chène contre le V.A.B. dans lequel il patrouillait, Constan­tin, dit Kos­tia, en est extrait le der­nier… Alors, depuis qu’il est de retour au pays, il effraye les enfants qui ne sont pas sages et entasse les bou­teilles de vodka qui débordent vite de son frigo jusqu’à enva­hir son appar­te­ment. Il boit comme seul un Russe boit, il boit comme un trou.
Après tout, son visage est devenu une béance, son visage brûlé, défi­guré, perdu. Son visage que sa mère vou­lait tant pro­té­ger du soleil lorsqu’il était enfant. Il sur­vit, avec ses cama­rades sur­vi­vants, il tra­vaille dans la “déco­ra­tion inté­rieure de luxe”. Mais, alors que ses cama­rades attachent de l’importance à ce qui n’en a pas, en se dis­pu­tant pué­ri­le­ment pour de l’argent, pour lui, les choses jus­te­ment semblent avoir perdu leur sens.

A
doles­cent, il des­si­nait des femmes défi­gu­rées, à cause de son “oncle Edouard”, le copain de sa mère. Alors, le direc­teur de son école lui avait offert un livre sur Goya, et l’avait retiré de ses cours pour le faire des­si­ner, lui apprendre à voir, pen­dant que lui buvait, d’une soif fabu­leuse, bou­teille sur bou­teille. Lorsque ce men­tor l’abandonna pour retour­ner dans sa pro­vince, Constan­tin décida de s’engager, et arrêta de des­si­ner. Alors, quand Séroja, un des sur­vi­vants, dis­pa­raît, c’est pour lui l’occasion d’un périple qui per­met de se sou­ve­nir, de voir son père, de décou­vrir une nou­velle famille et sur­tout de réap­prendre à voir, à des­si­ner.
En des­si­nant le pos­sible, le rêve, le bon­heur fic­tif d’autres sur­vi­vants que lui et qu’il ren­contre dans cette recherche, c’est un nou­veau retour au sens de l’existence que conquiert Kostia.

L’his­toire se déroule selon trois axes tem­po­rels qui s’imbriquent étran­ge­ment d’abord, comme de manière péri­phé­rique, ce qui peut frei­ner un peu le début de la lec­ture. Mais le lien se fait vite, vivant et sobre­ment dra­ma­tique. Ainsi, il y a la quête pré­sente de Kos­tia, celle où l’on cherche le cama­rade paumé dans l’univers des pau­més de la Rus­sie d’aujourd’hui, et que cette phrase résume bien : La vodka, c’est comme la crasse, on en trouve par­tout ; et, autour de cette quête, il y a ces deux autres récits qui se déploient et qui ne racontent que le seul et unique drame per­son­nel qui gan­grène l’existence de Kos­tia, le drame de la perte de son iden­tité : d’une part les sou­ve­nirs qu’il a de son enfance sont domi­nés par trois figures pater­nelles qui se désa­grègent toutes — le direc­teur d’école qui s’éclipse, le père volage, le beau-père minable… tous trois le lais­sant fina­le­ment dans le désar­roi — et d’autre part les sou­ve­nirs de la caserne et de l’attaque du V.A.B. où le visage est fina­le­ment perdu.

Deux ver­sions d’une seule his­toire : la perte de soi. Et en effet, les sou­ve­nirs de Kos­tia ont le flou de ce qui est loin­tain et vague en même temps que l’inquiétante pré­sence que peuvent avoir les cau­che­mars d’un enfant qui voit et ne peut évi­ter de voir, de voir son père dra­guer une femme et rompre l’harmonie de la famille — Tout était si beau. Avant que n’arrive cette créa­ture. Voir lui était devenu une dou­leur - Je veux fer­mer les yeux, mais je n’ai plus de pau­pières. Elles ont brûlé, mais voir va rede­ve­nir, grâce à ce périple, le moyen de la décou­verte d’une cer­taine paix retrou­vée, d’une beauté essen­tielle, qui tourne autour de l’univers de l’enfance, de la famille.
Est venu un moment où Kos­tia s’est demandé “com­ment des­si­ner l’attente ?”. Oui, attendre, lorsqu’on n’a plus de visage, com­ment est-ce pos­sible ?
Attendre — ça veut dire éprou­ver de la recon­nais­sance. Sim­ple­ment être heu­reux d’avoir quelque chose à attendre. 
Le roman s’achèvera sur une grâce…

Ce livre n’est pas un pam­phlet, une cri­tique sociale de la Rus­sie contem­po­raine — celle des familles décom­po­sées, de l’alcoolisme, de la guerre… Mais, sim­ple­ment, exposé avec une sobriété exem­plaire, le creu­se­ment de la dou­leur d’une exis­tence dont le sens se dérobe, de la perte de l’identité qui est le mal du siècle, et dont Céline ou Camus ont été les grands cli­ni­ciens lucides.
Plus de visage, plus de pau­pières, mais on apprend à sur­vivre, à voir, à être : grâce d’abord, au sor­tir de l’enfance, au sub­sti­tut du Père qu’est le direc­teur de l’école, puis, adulte, grâce à un petit être qui vous demande de des­si­ner, un enfant, un demi-frère, un autre fils du Père. De là seule­ment pou­vait venir une nou­velle rédemption.

samuel vigier 

Andreï Gue­las­si­mov, La Soif (tra­duit par Joëlle Dublan­chet), Actes Sud, 2004, 130p. — 13,90 €.

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