Laurent Martin, Des rives lointaines

Laurent Martin, Des rives lointaines

Quatre cadavres, des policiers qui enquêtent, mais ce n’est pas vraiment un polar

Une Usine, une Ville, la Caserne (en fait trois « barres » où vivote une population ouvrière) et le Panama (le bar du coin, là où l’on va pour oublier) : la vie des personnages du roman de Laurent Martin ne s’épanouira pas au-delà du cercle que l’on peut tracer entre ces quatre points. Quatre points anonymes, ou portant des noms trop emblématiques, apparaissant toujours en italiques dans le texte – détourés sur la page comme les lieux qu’ils désignent peuvent l’être au milieu de l’environnement des habitants. Des lieux archétypes comme le sont au fond la plupart des personnages – pourtant dûment individualisés, nommés, décrits, et pourvus d’une histoire personnelle.

Dans une langue familière, cultivant les relâchements syntaxiques propres au langage parlé mais soucieuse, aussi, d’une certaine rythmique qui l’apparente, en maints endroits, à de la poésie – notamment lorsque les adjectifs se juxtaposent sans virgule : Des heures d’impatience contenues retenues étouffées dans les corps de chacun. – Joseph, le narrateur, raconte les gens, les lieux… la vie telle qu’en elle-même. Il y a ses rêves d’ailleurs (les rives du Mississipi), sa bien-aimée Julitte, la ritournelle du vin blanc sec qui coule dans les gosiers – tel l’hymne local – la vieille prostituée sur le retour mais généreuse en diable, le Grand Louis tout juste sorti de prison qui a trouvé son salut dans la lecture et l’observation des étoiles, la tendre Juliette qui bosse dur pour « faire des études »… Et s’il n’y avait pas ces cadavres, ces morts de façon pas naturelle, l’on aurait entre les mains rien autre qu’une banale chronique banlieusarde désabusée douce amère et cruelle – inclinant vers le mélodrame sirupeux larmoyant si l’on ajoute que le narrateur n’a pas connu son père, qu’il doit quitter le lycée et aller à l’Usine pour aider sa pauvre mère en train de sombrer dans la folie… mais ce ne sont pas ces cadavres qui vont faire basculer le récit vers le polar. Non : le roman demeure social.

Et c’est sans doute son aspect le plus irritant : l’insistance à souligner l’horizon bouché des ouvriers, la ghettoïsation de la Caserne, l’impossibilité de trouver le réconfort ailleurs que dans le vin blanc sec devient pesante à la longue ; le manichéisme facile opposant les pauvres ouvriers généreux solidaires exploités au Directeur paternaliste, soucieux de rentabilité, et menant son monde à la baguette fait sourire, et, enfin, la glorification sans nuance du militantisme syndical et de la solidarité prolétarienne a des couleurs très épinaliennes…

Mais il y a l’écriture qui sauve tout – ou presque – avec cette poésie un peu naïve qui croque sans concession une réalité morne et grise : Les autres, ils passent leur temps à regarder le temps qui n’avance pas, ou qui avance trop vite. C’est selon. Une poésie qui relève de sa chaleur la tendresse dont le récit est empreint, confère une sincérité émouvante aux pires lieux communs du mélodrame social et qui, surtout, fait pardonner cette façon par trop hagiographique de dépeindre la condition ouvrière et le militantisme syndical.
De la Caserne au Mississipi, il y a l’espace des rêveries d’un adolescent – et le livre de Laurent Martin.

isabelle roche

   
 

Laurent Martin, Des rives lointaines, Le Passage, 2004, 136 p. – 14,00 €.

 
     
 

Laisser un commentaire