Bovary Madame (Gustave Flaubert / Christophe Honoré)
© Laurent Champoussin
Chorégraphie d’une iconisation
Quelques notes façon boîte à musique, voici la mariée tournoyante, fêtée par des personnages hétéroclites : les épousailles avec le kitsch assumé d’une pièce montée, montée de toutes pièces. Le contexte circassien installé par la troupe – menée par une vigoureuse madame Loyal – et par le décor conduit à assumer de part en part l’artificialité du spectacle, la secondarité du propos.
On assiste à l’exhibition d’une femme comme d’un trophée, comme d’un monstre, comme d’une proie, réduite à la vision que l’on fabrique d’elle. Un commentaire permanent, vu d’aujourd’hui, sur les épisodes marquants de la vie de la femme de Charles, madame Bovary, la troisième dans la pâle histoire de ce médecin d’époux.
Alors les moments s’organisent en rythme en une chorégraphie aux registres variés, une comédie musicale ouvragée, un déroulé fastueux d’instants choisis et dans la vie de l’héroïne et dans le texte de son auteur, tissage précis de haute littérature. S’instaure un ironique contraste entre l’engagement des protagonistes de l’action, au premier rang desquels Emma, et les désirs qui se déploient comme une farandole de pacotille autour de l’idole. De splendides portraits vidéos, comme d’une femme de dos à la nuque sensuelle.
L’ensemble orchestré et vivement diligenté dans la hâte du désir grandissant, s’égarant, nous donne l’illusion de comprendre cette femme, d’être cette femme, d’être cette angoisse, et puis d’en rire. On voit que toute vie est déjà, d’abord et finalement du discours. Le rêve se trouve en quelque sorte porté à être : devant l’aspect inaccessible et indécidable de la réalité, autant nous abandonner à nos aspirations, furieusement, fussent-elles romances.
Tout est allègrement montré : on construit des tableaux, on joue des standards : la femme est finalement la proie des représentations que constituent nos désirs. La vie est dans ces rituels, des postures stéréotypées et dérisoires qui révèlent qu’il n’y a pas de relation, qu’il n’existe que des élans sans engagement véritable, des liens qui nous enchaînent sans nous relier. Après tout, le romantisme, ce n’est pas tant le sentimentalisme que la substantialisation du sentiment, comme la cristallisation d’un emportement. Si l’on n’échappe pas au viol conjugal – les scènes d’intimité sont filmées dans un couloir blanc qui donne sur la scène -, on assiste aussi à quelques initiatives jubilatoires d’inspiration plus féministe.
Un spectacle sensible, réussi : de métaphoriques numéros de cirque, des musiques à peine détournées servent une audacieuse relecture aux références bien senties. Une représentation réjouissante, riche, explorant avec légèreté – les spectateurs sont invités sur scène par les comédiens à coups de barbe à papa et de tartes à la crème – les ressorts de la vie de l’héroïne de Flaubert.
Christophe Honoré nous embarque pour une dérive entre cocasserie et désespoir, qui transgresse la lettre du roman pour mieux nous révéler combien sa trame intime et amère nous est familière – jusqu’à l’ultime refus de s’inscrire au pied du mémorial des femmes fatales qui meurent d’être iconisées.
christophe giolito & anne-laure benharrosh
Bovary Madame
d’après Gustave Flaubert
Création de Christophe Honoré
Avec Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Davide Rao, Stéphane Roger, Ludivine Sagnier, Marlène Saldana.
Collaboration à la mise en scène Christèle Ortu ; scénographie Thibaut Fack ; lumières Dominique Bruguière ; costumes Pascaline Chavanne ; son Jan-Yves Coïc ;
collaboration à la vidéo Jad Makki.
Au Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt, 2, place du Chatelet, 75004 Paris
Du 20 mars au 16 avril 2026, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 17h.
Production Théâtre Vidy-Lausanne – Comité dans Paris (Compagnie de Christophe Honoré). Coproduction Théâtre de la Ville-Paris – TANDEM scène nationale Arras-Douai – Le Quartz, scène nationale de Brest – Bonlieu, scène nationale Annecy – Théâtre national de Bretagne, Rennes – Les Célestins, Théâtre de Lyon – Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique – La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène nationale – Théâtre national de Nice, CDN Nice Côte d’Azur – Scène nationale du Sud-Aquitain – Scène nationale de l’Essonne – Le Quai CDN Angers Pays de la Loire – La Coursive, scène nationale La Rochelle.
Le dispositif d’accessibilité́ du spectacle est développé́ par Panthea, en partenariat avec TANDEM scène nationale, dans le cadre du projet « panthea.live Chrysalide », avec le soutien et la complicité́ du Théâtre Vidy-Lausanne et du Théâtre de la Ville. Opération soutenue par l’État dans le cadre du dispositif « Expérience augmentée du spectacle vivant » de la filière des industries culturelles et créatives (ICC) de France 2030, opéré́ par la Caisse des Dépôts.