Définir pour de rire, avant le jour, la poésie avec Hugo von Hofmannsthal !

Définir pour de rire, avant le jour, la poésie avec Hugo von Hofmannsthal !

Hugo von Hofmannsthal. Photo © AKG-IMAGES

Le fait que la poésie soit indéfinissable ne la rend ni impérissable ni insaisissable. La poésie est « cet entrebâillement du néant… qui se détache pour moi, comme régénéré, du chaos fécond de la non-vie, de l’abîme du non-être … si bien que (chaque chose) est née d’un terrible doute sur le monde ». Hofmannsthal ne peut dire plus, mais nous ne pouvons pas dire mieux.

La poésie ne consisterait donc pas, comme la Création pour Simone Weil, « à s’étendre, mais à se retirer ». Ainsi, nous savons parfaitement ce qu’est la politique : elle définit l’extériorisation pathologique de l’absence de vie intérieure, comme une extension du défaut de gouffre intime. Elle représente un handicap ignoble que chacun est sommé d’adopter et de parrainer. Elle dessine le nec plus ultra de la petitesse que le boucan, muni du brouhaha, symbolise en perpétuant l’hallali. Tout ce qui est promptement définissable serait donc antipoétique, mais l’indéfinissable ne se superpose pas à l’indétermination et à ce « stoïcisme social » qui caractérisent les « faits » historiques.

Pour Hofmannsthal, la politique est « ce qui glisse… en un léger vertige chronique ». Dans cette perspective, la soi-disant « société » est sans cesse fartée. Elle se caractérise par la descente, la course tête baissée, alors que la poésie – qui est seule habilitée à dresser le monde comme on dresse une table ou un tigre – relèverait de la varappe. De rocher en rocher, elle nous condamne, peut-être, à devenir égaux à nous-mêmes et non plus honteux d’être soi dans la diversité des divertissements, cet avers de l’intimité. Ainsi, « le poète est là où il ne semble pas être et il est toujours à un autre endroit que celui où l’on croit qu’il est… Il habite dans la demeure du temps, sous l’escalier ». Tandis que le « monde » est sur l’estrade, le poète est sous l’escalier au sous-sol, dans cet espace qui est joueur alors même que le temps planifie la farce.

La poésie pourrait être « le symbolisme infini de la matière qui verse … des ombres et des éclairages nouveaux ». Dans Le poète et l’époque présente, Hofmannsthal précise que toute époque « est frustrée de sa synthèse » alors que pèse sur les poètes « la contrainte de ne rien exclure ». Rien ne dit mieux la « société » que cette frustration de sa synthèse : elle aboutit nécessairement à faire de la « vie quotidienne » une manière d’hypothèse inutile ou un cassoulet insensé.
Il ne s’agit pas seulement de « définir » une poésie qui passerait par-dessus la jambe du vers ou qui serait si libre qu’elle sentirait le renfermé ; il est question, ici, d’un hommage lige aux interférences mystiques, au bord desquelles le mystère, à croupetons, s’épaissit tant qu’il clarifie tout, puisque la poésie est la continuation de la mystique, sans heaume ni ramage, une manière de tirer par la manche l’esprit non rebuté. Le poète vit sous un escalier dont il ne sait pas s’il sert à monter ou descendre, dont, au fond, il a oublié l’utilité sous l’angle du premier étage et du rez-de-chaussée.

La vis sans fin est un dispositif qu’Archimède aurait mis au point lors d’un voyage en Égypte, permettant aux habitants du bord du Nil d’arroser leurs terrains. La poésie est une vis sans fin qui n’humecte ni rose ni vermine : c’est une physique immature autant qu’immémoriale qu’Archimède aurait démentie et que Vinci, sur ce socle de déni, aurait rebâtie.
Dans son recueil Avant le jour, Hofmannsthal résume cette sensation dégondée ainsi : « Et que mon propre Moi, sans trouver nul obstacle, / Ait glissé jusqu’à moi depuis le corps d’un jeune enfant / Et me soit comme un chien inquiétant, étranger et muet ». Relire Hofmannsthal, n’est-ce pas replonger dans « le plus intime de nous-même (qui) est livré au va-et-vient » ?

Hugo von Hofmannsthal a décidément beaucoup à nous apprendre, lui qui mourut le jour de l’enterrement de son fils, rompant ainsi avec toutes les psychanalyses, ces vastes ennemies de la poésie.

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