Benoît Duteurtre, La rebelle

Ou une patiente décons­truc­tion des petits gestes du vivre-ensemble et de la pos­ture citoyenne

Sois belle et re-belle !

Il y eut un temps où la nou­velle ère de l’information ouverte par la bulle Inter­net repré­sen­tait une véri­table défer­lante de pos­sibles dans la cité. Epoque bénie où à coups de stock-options et d’investissements « vision­naires » des mil­liers de socié­tés crurent qu’elles allaient rafler la mise et décro­cher le gros lot de la Toile mon­diale. Ce temps fut curieu­se­ment aussi celui où émer­gèrent en France, tout droit venus des Etats-Unis, les concepts de télé-réalité qui enten­daient bou­le­ver­ser le spec­ta­teur en rem­pla­çant la froide infor­ma­tion ration­nelle par l’empathie ultra­zoo­mée. Ces années de pure folie finan­cière, avant le crash de 2001, Benoît Duteurte nous les rend à nou­veau acces­sibles grâce à quelques per­son­nages emblé­ma­tiques, qui décident de sur­fer sur cette vague …avant de s’y englou­tir en bonne par­tie et de boire la tasse (médiatique).

Si Marc Ménan­treau, directeur-trublion de la Com­pa­gnie Géné­rale du Câble (Cogeca), Farid, infor­ma­ti­cien contrô­lant les hackers qui s’attaquent à ce groupe, Cyprien de Réal, baron déclassé qui rêve de se refaire en four­guant à Ménan­treau son pro­jet de fermes éoliennes en Ile-de-France (dans le contexte d’une valo­ri­sa­tion des éner­gies renou­ve­lables) retiennent toute notre atten­tion au fil des pages, la palme revient pour­tant ici à celle qui donne son titre à l’ouvrage : Eliane Brun, pré­sen­ta­trice de télé­vi­sion et femme d’édition, « la rebelle » de ser­vice… quoique débau­chée (à tous les sens du terme) elle aussi par la Cogéca et le fumiste Rim­baud Pro­ject lancé par son jeune énarque de PD-G, qui n’est pas sans rap­pe­ler le diri­geant d’un empire éco­no­mique ayant fait par­ler de lui il y a peu lors d’un licen­cie­ment aux indem­ni­tés colossales…

Comme son habi­tude, Duteutre plante un décor bien ren­sei­gné où les héros, à mi-chemin de la mélan­co­lie iro­nique et du déses­poir iden­ti­taire, vont se ren­con­trer autour d’un même noyau puis lit­té­ra­le­ment écla­ter en fonc­tion de la dis­per­sion, iné­luc­table, de celui-ci. En ce sens, La rebelle est une sorte de Tout doit dis­pa­raître high tech, à cette réserve près que les inter­ve­nants dont on suit les stases psy­cho­lo­giques sont plus nom­breux, que le monde de l’édition n’est point bro­cardé (cette dimen­sion d’Eliane, self-made woman qua­dra n’est pas déve­lop­pée, l’auteur réglant leur sort aux auto­routes de l’information et à la télé-réalité, ce qui est déjà pas mal !) et que la per­sonne au centre de la nar­ra­tion est une femme. Or il n’est jamais inno­cent qu’un roman­cier habite le corps et l’âme d’une femme plu­tôt que ceux d’un homme ; et soyons directs : le sujet Eliane Brun per­met à l’auteur de balan­cer, avec force séquences humo­ris­tiques, un cer­tain nombre de bombes sur la société dans son ensemble (en par­ti­cu­lier les familles mono­pa­ren­tales, les homo­sexuels, les mar­gi­naux, l’esprit de classe) qui déri­de­ront plus d’un lecteur.

Mais der­rière ce vaste jeu de mas­sacre où nul ego, fémi­nin ou mas­cu­lin, n’est épar­gné se met sur­tout en place une patiente décons­truc­tion, dans le temps comme dans l’espace (nous pas­sons de Capri à l’Ile d’Yeu), des petits gestes du vivre-ensemble et de la pos­ture citoyenne. Les pro­lé­taires et les bour­geois, les nan­tis et les para­sites, qui affleurent ici ou là au sein de cette fresque au vitriol sont aussi pathé­tiques les uns que les autres, tant du moins qu’ils n’ont pas trouvé leur voie — laquelle ne passe pas for­cé­ment par la recon­nais­sance sociale. “Trou­vaille” de soi qui sup­pose qu’ils gran­dissent enfin, au feu des épreuves, et s’acceptent tels qu’ils sont, sans fuir dans la réa­lité vir­tuelle, les jeux vidéo ou le web.

In fine, le constat est assez impla­cable : il n’y a plus de rebelles si l’on entend par là des esprits contes­ta­taires jouis­sant de l’indépendance qui leur per­met de dénon­cer les exac­tions des déten­teurs de tous les pou­voirs. Inter­net lui-même, pro­messe d’originalité créa­trice à son lan­ce­ment, s’est mué en un mar­ché mon­dial dominé par les grandes indus­tries. Se ren­contrent seule­ment, autour de nous, des consom­ma­teurs en mal d’être, d’amour et de pro­jets sin­cères. Mais dans ce monde de marques, l’espoir d’une sub­ver­sion latente demeure (illus­trée ici par Farid qui trans­forme en nou­veau video game la car­rière catas­tro­phique d’Eliane par­tie en guerre contre les capi­ta­listes néo­li­bé­raux), et le roman­cier en témoigne (à son insu ?) lorsqu’il ins­talle à la page 222 Marc Ménan­treau, avant que de l’envoyer faire la fiesta chez Cas­tel, dans une luxueuse 604 noire, un grand clas­sique de style et d’élégance, certes, mais que sa faible résis­tance à la cor­ro­sion a rendu très rare sur les routes au début du XXIe siècle ! Un roman­cier qui confond ainsi 604 et 607 ne sau­rait être un mau­vais bougre acquis à la cause des grands déci­deurs, et c’est une rai­son sup­plé­men­taire, ajou­tée au style vire­vol­tant de La rebelle, pour se plon­ger dans ce jouis­sif miroir en pied (de nez) de nos contemporains

fre­de­ric grolleau

   
 

Benoît Duteurtre, La rebelle , Gal­li­mard, 2004, 335 p. — 17,50 €

 
 

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