Georges Bataille, Dirty

Dirty et l’anus solaire : répul­sion et extase

Dans les textes majeurs de Bataille (dont “Dirty” fait évi­dem­ment par­tie), il n’y a rien à espé­rer ou à connaître. L’héroïne  ins­truit le rejet du bon sens, de la mesure, des lois, de l’idéalisme, de la rai­son. Reste la pré­sence à la fois lar­vée et hys­té­ri­sée de l’angoisse exis­ten­tielle clouée par la mort qui rôde, la perte de soi, le caprice, l’impossible, le rire, la souf­france et le sacri­fice humain. Dirty  en est la vic­time volon­taire au sein d’une para­doxale quête de puis­sance où la cou­pable auto­pro­cla­mée - car exhi­bion­niste  encer­clée - devient une prin­cesse noire puisqu’elle com­pare sa mère à une reine.
Le texte est empreint d’une puis­sance convul­sive voire révo­lu­tion­naire dans le trai­te­ment du sen­ti­ment de la vacuité exis­ten­tielle et l’abaissement recher­ché. L’héroïne repré­sente à la fois l’offrande suprême et la per­ver­sion assu­mée. Son sexe est le pot­latch qui ren­voie le voyeur plus que celle qui se livre à tous les excès, à l’infériorité et à la déchéance. Dirty va au bout de cette dépense impro­duc­tive, cette exhi­bi­tion du corps (des sécré­tions au rire) et de l’argent (énorme pour­boire donné par la mère aux serviteurs).

Luttant contre les évi­dences, Bataille explore ici (comme dans L’histoire de l’œil ou Le bleu du ciel) les voix et voies sou­ter­raines par une mise en excès en confor­mité à ce qu’il écrit plus tard : « j’eus vite l’impression de dif­fé­rer en rai­son d’une vio­lence fon­da­men­tale qui me por­tait ». Il donne accès à de « nou­velles visions » qui paraissent autant por­no­gra­phiques que ridi­cules, fan­tas­tiques qu’hystériques. Elles prouvent la réver­si­bi­lité entre eros et tha­na­tos. La femme la plus sou­ter­raine ose s’exhiber, tente de bra­ver l’impossible, détruit toute méta­phy­sique. Sans but pré­dé­fini et conscient elle ne défend rien sinon la souf­france, sa des­truc­tion, son propre chaos, ses abîmes, sa perte. Le texte la tra­duit en une puis­sance paroxys­tique où la bouche comme le sexe deviennent les ouver­tures de la dépense somp­tuaire ago­nis­tique. Elle ren­voie le voyeur - plus que celle qui se livre à tous les excès —  à l’infériorité et à la déchéance.
Dirty « che­veux blonds, sous les lumières » recon­duit à L’Anus solaire. Loin de la dia­lec­tique du maître et de l’esclave, le désir impli­cite, incons­cient est celui de dépas­ser toutes les bornes huma­nistes pour atteindre ce qui est dit dans L’Expérience inté­rieure : « l’inconnu nous donne de l’angoisse, mais il est la condi­tion de l’extase ». C’est pour­quoi ce livre est celui de la suf­fo­ca­tion aussi sublime que répugnante.

jean-paul gavard-perret

Georges Bataille, Dirty, Der­rière la Salle de Bains, Rouen, 2014, 10,00 €.

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