Antonia Pozzi, Un fabuleux silence, Journal de poésie, 1933-1938

Antonia Pozzi, Un fabuleux silence, Journal de poésie, 1933-1938

D’un amour fou

Il y a chez Pozzi la douleur et la peur de la vie qu’elle tutoie pour l’accompagner : « tu marches à mes côtés et me conduis / près de vieillards aux longs manteaux, / de garçons / rapides montés sur d’opaques vélos, / de femmes,/ qui pressent leurs seins sous leur châle ».  La poète sent parfois le vide en sa place d’autant que l’amour semble aux abonnés absents. Elle a vécu de nombreuses douleurs auxquelles elle n’a jamais voulu s’habituer.

Absorbée par son feu intérieur, amoureuse mais mal aimée, elle se donne. Elle avait le ciel en elle. Mais les abonnées de la terre lui évitaient bien des grâces. Envers et contre tous, elle donne néanmoins à son lyrisme une grâce roturière mais habitée. Son existence était christique et elle se suicida à vingt-six ans
Naufragée, elle rappelle sa plainte désolée en « son jardin abandonné de l’âme jusqu’à se recouvrir des ronces », écrit elle. Telle une va-nu-pieds, son livre – entre hymen et te deum – laisse l’histoire de sa propre identité qui a porté tant ses becquées de passion comme les ingratitudes que des hommes ont mâchées.

Un tel lyrisme inconditionnel – mais jamais baroque ou outrageux – devient le prolongement organique du cœur de l’auteure. Son livre est absolu. Il évite toute réserve ou repli. Existe ici l’histoire de pénétration du cœur et de la vie. La présence de la sensibilité est à l’état matière première de la solitude matérialisée par sa fin trop hâtive.
L’ouvrage reste en conséquence le plus grand héritage d’Antonia Pozzi. Il est construit sur la subjectivité des croyances et sur l’engagement du corps dans le processus de réflexion et de création mais aussi du renoncement tragique.

Restent les traversées subreptices et éruptives. Par effets de pans, l’entrelac – travaillé et pensé dans une dimension paradoxale mais aussi à travers une sorte de diaphanéité labyrinthique – devient alors abyssal dans l’interface agissante entre le sensible et le sens, le possible et l’impensable.

jean-paul gavard-perret
 
Antonia Pozzi, Un fabuleux silence, Journal de poésie, 1933-1938, traduit de l’italien et présenté par Thierry Gillybœuf, Arfuyen, avril 2024, 276 p. – 22,00 €.

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