Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français, 1789–2019

La radi­ca­lité du centre

L’his­toire ne sert pas à « ne pas refaire les erreurs du passé » comme on ne cesse de nous le répé­ter mais à com­prendre le pré­sent, à en décryp­ter les sub­ti­li­tés, les zones d’ombre. C’est la démarche de Pierre Serna dans son essai his­to­rique et poli­tique sur ce mou­ve­ment qu’il défi­nit comme l’extrême centre. L’auteur est his­to­rien, membre de l’Institut d’histoire de la Révo­lu­tion fran­çaise, lequel joue le rôle de gar­dien du Temple de la mémoire glo­rieuse de la Révo­lu­tion.
D’ailleurs, il ne cache pas son enga­ge­ment en faveur de ce qu’il appelle « la gauche de trans­for­ma­tion sociale », sa condam­na­tion du « poi­son du pou­voir exé­cu­tif », son sou­tien au mou­ve­ment « Nuit debout » et sa haine pour les mou­ve­ments sou­ve­rai­nistes rabais­sés à la fameuse « peste brune », au sem­pi­ter­nel « néo-fascisme » et à du « pro­to­mus­so­li­nisme ». Bien sûr, on ne peut que regret­ter de telles expres­sions parce qu’elles nuisent au carac­tère scien­ti­fique de son tra­vail et nuisent à sa crédibilité.

Car le livre, par­ti­cu­liè­re­ment dense, déve­loppe une thèse sur laquelle il faut s’arrêter parce qu’elle donne des clés de com­pré­hen­sion du macro­nisme très utiles. Résu­mons : Pierre Serna nuance la vision tra­di­tion­nelle d’une France cou­pée en deux depuis 1789 entre la gauche et la droite. Il révèle l’existence d’un centre qui n’a rien à voir avec celui du Marais de la Conven­tion. Non, celui-ci est un extrême centre auquel il accole trois carac­té­ris­tiques : le dis­cours de la modé­ra­tion, le girouet­tisme et la force du pou­voir exé­cu­tif jusqu’à la répres­sion et la dic­ta­ture.
Son ori­gine plonge dans l’histoire de la vie poli­tique fran­çaise mais il appa­raît vrai­ment avec la Révo­lu­tion. Robes­pierre en a été la pre­mière incar­na­tion avec son « régime sécu­ri­taire et liber­ti­cide ». Les Ther­mi­do­riens avec leur curieuse manière de res­pec­ter le résul­tat des urnes, prennent le relais avant que n’arrive celui qui por­tera l’extrême centre à son apo­gée : Napo­léon Bona­parte, « l’homme jeune à poigne » dont ce cou­rant aurait tou­jours besoin.

La thèse n’est pas nou­velle. Fabrice Bou­thil­lon l’a déjà mise en lumière avec son ana­lyse du double cen­trisme par addi­tion des extrêmes (le fas­cisme et le nazisme) ou par rejet des extrêmes (de Bona­parte à l’orléanisme). Ni Enra­gés ni Indul­gents, ni bon­net rouge ni talons rouges : tel s’exprime le refus des extrêmes chez ces cen­tristes capables ainsi d’amener vers eux les par­ti­sans de l’ordre.
Les phrases de l’auteur à pro­pos des Ther­mi­do­riens qui « doivent créer la peur sociale et en retour se poser en défen­seurs du bon ordre, du bon sens bour­geois, du calme néces­saire à la conduite des bonnes affaires » ont un curieux et actuel écho.

Cet essai est donc inté­res­sant à plus d’un titre et jette sur le macro­nisme un regard ori­gi­nal, per­cu­tant, informé et de gauche.  Car, en réa­lité, Emma­nuel Macron, c’est Louis-Philippe avec la main féroce de Thiers. C’est l’expression du libé­ra­lisme mais pas celui de Rea­gan ou de That­cher, policé par le conser­va­tisme, mais celui qui revient au ber­cail, à ses ori­gines : la gauche.
Emma­nuel Macron est un enfant des Lumières et de leur révo­lu­tion anthro­po­lo­gique. C’est la rai­son pour laquelle il s’avère impos­sible de le clas­ser à droite. Au nom même de son pro­gres­sisme. Cet extrême-centre cou­sine de près avec la gauche. De très près.

fre­de­ric le moal

Pierre Serna, L’extrême centre ou le poi­son fran­çais, 1789–2019, Champs Val­lon, mai 2019, 289 p. — 20,00 €.

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