Pacôme Thiellement, Paris des profondeurs

Carté­siens, s’abstenir

Le début de cet ouvrage illus­tré est pro­met­teur et sédui­sant au pos­sible, nous fai­sant décou­vrir une étrange fresque dans la rue Pierre-Nicole, puis la plus ancienne cha­pelle de Paris, située tout près, “inac­ces­sible au public et dont aucun pan­neau n’indique la pré­sence“ (p. 13), mais que l’auteur a réussi à visi­ter et à pho­to­gra­phier pour nous.
Le lec­teur ainsi mis en appé­tit s’attend à par­cou­rir une kyrielle de recoins pari­siens inso­lites, mais hélas, les pro­me­nades de Pacôme Thiel­le­ment prennent vite une tour­nure moins intéressante.

D’une part, il s’avère que nombre de lieux qu’il nous fait visi­ter sont connus au pos­sible (le jar­din du Luxem­bourg, le quar­tier Denfert-Rochereau, le Marais…) et racon­tés par le biais de légendes ou d’histoires rebat­tues. D’autre part, l’auteur mani­feste une sorte de mys­ti­cisme — nourri d‘un bric-à-brac de réfé­rences allant des gnos­tiques aux sur­réa­listes, en pas­sant par les alchi­mistes et les ado­ra­teurs d’Isis — qui devient vite las­sant pour peu qu’on n’ait pas la même tour­nure d’esprit.
Pacôme Thiel­le­ment a pour­tant pris soin de glis­ser dans chaque cha­pitre des noms pres­ti­gieux, autant de garants de sa vision des choses, mais ils ne pro­duisent pas tous l’effet voulu : ainsi, les évo­ca­tions d’Antonin Artaud et de Ner­val, qui auraient été par­fai­te­ment sains d’esprit et se seraient fait pas­ser pour fous par stra­té­gie, ne rendent pas plus cré­dibles les théo­ries fumeuses de l’auteur.

Et que dire de sa ten­dance à ido­lâ­trer l’équipe du défunt jour­nal Hara-Kiri, qui donne lieu à des for­mules comme celle-ci : “Cho­ron et Cavanna, deux génies qui n’eurent pas d’équivalents à leur époque et qui avaient inventé ensemble le plus grand cou­rant artis­tique fran­çais de l’après-guerre“ (p. 51) ?
Mais ce n’est pas tout : l’auteur, dont on apprend au fil des pages qu’il a tou­jours mené une vie plu­tôt confor­table, entre son XVe arron­dis­se­ment natal et le Marais où il habite actuel­le­ment, n’en a pas moins des opi­nions selon les­quelles les Gilets jaunes auraient redonné “du sens“ à Paris, et des élans lyriques comme celui-ci : “Cette ville, assaillie tou­jours un peu plus par les forces de la bour­geoi­sie et de la mort, il faut la faire cra­quer dans tous les sens pour qu’elle résonne à nou­veau. […] Paris n’est plus qu’une bles­sure, un cri, le cœur brisé de toute une popu­la­tion qui ne vou­lait que vivre.“ (p. 72).

Selon la même logique, Pacôme Thiel­le­ment consi­dère la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive comme une “dupe­rie“ (p. 194) et regrette que la Com­mune n’ait pas brûlé le Louvre (p. 196), un musée qui semble cris­tal­li­ser sa haine – peut-être parce que les “génies“ de Hara-Kiri n’y sont pas expo­sés.
Le bobo du Marais est une espèce sou­vent cari­ca­tu­rée, mais jamais aussi effi­ca­ce­ment que par ses propres soins.

agathe de lastyns 

Pacôme Thiel­le­ment, Paris des pro­fon­deurs, Seuil, sep­tembre 2022, 236 p. – 20,00 €.

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