Philippe Buton, Histoire du gauchisme. L’héritage de Mai 68

Le gau­chisme, per­dant vainqueur

Dans une étude extrê­me­ment fouillée, très riche en docu­ments et en archives, Phi­lippe Buton nous livre un por­trait pas­sion­nant du gau­chisme héri­tier de Mai 68. Car, insiste-t-il bien, les groupes gau­chistes n’ont guère eu d’influence sur le car­na­val révo­lu­tion­naire du prin­temps 1968.
Par contre, il leur donna un souffle qui s’exprima pen­dant toute la décen­nie sui­vante. On retien­dra donc plu­sieurs points.

Tout d’abord, l’extraordinaire pro­fu­sion de grou­pus­cules, nés d’autant de scis­sions que de diver­gences dog­ma­tiques, mais qui tous se rat­tachent soit au mar­xisme soit à l’anarchisme, ce der­nier étant lui aussi irré­sis­ti­ble­ment mar­qué par l’empreinte mar­xiste qui domi­nait alors la pen­sée. Avec des points com­muns : divi­ni­sa­tion du parti, fausse démo­cra­tie interne et ten­dance tota­li­taire bien mar­quée fai­sant des mili­tants des Purs déten­teurs d’une sorte de vérité.

Ensuite, les pages consa­crées à la dyna­mique de la vio­lence révo­lu­tion­naire s’avèrent très enri­chis­santes. Loin de décrire tous ces jeunes gens comme de sym­pa­thiques idéa­listes pleins d’amour pour les dam­nés de la terre, Phi­lippe Buton ana­lyse les méca­nismes qui, presque inexo­ra­ble­ment, les condui­saient à envi­sa­ger de tuer au nom de la révo­lu­tion, si l’on veut bien me par­don­ner ce pléo­nasme.
Il s’en est fallu de peu, en réa­lité, qu’ils ne versent dans l’action armée comme leurs cama­rades italiens.

Enfin, le cha­pitre sur la volonté de chan­ger la vie nous relie direc­te­ment à notre époque. C’est à ce niveau que se heur­tèrent ce que l’historien appelle le gau­chisme poli­tique des mili­tants et du parti, et le gau­chisme cultu­rel de la géné­ra­tion soixante-huitarde, les deux entrant en contra­dic­tion. Le pre­mier com­bat­tait tout cou­rant liber­taire, ce qui le ren­dait à la fois cri­tique et méfiant à l’encontre du fémi­nisme et des reven­di­ca­tions homo­sexuelles.
On ne le dira jamais assez, il existe, depuis Robes­pierre, une extrême-gauche mora­liste et ver­tueuse qui s’exprime de nos jours dans le mou­ve­ment fémi­nisme radi­cal. Or, les baby-boomers vou­laient « jouir sans entraves » d’où « la per­pé­tuelle schi­zo­phré­nie du gau­chisme poli­tique » qui céda le pas au gau­chisme cultu­rel, lequel trouva dans le socia­lisme réfor­miste la struc­ture adéquate.

La révo­lu­tion est morte, selon Phi­lippe Buton, quelque part entre 1976 et 1981. Celle de Marx sans nul doute. L’immigré musul­man a rem­placé l’ouvrier mais le com­bat est le même. Sur­tout l’ennemi est le même !
Et l’Idée est tou­jours là, celle qui porte le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire : la rup­ture anthro­po­lo­gique incar­née aujourd’hui par la théo­rie du genre et le racialisme.

Le gau­chisme ne fut qu’une expres­sion de ce mil­lé­na­risme né avec les Lumières et qui rêve encore et tou­jours de faire un homme nouveau.

fre­de­ric le moal

Phi­lippe Buton, His­toire du gau­chisme. L’héritage de Mai 68, Per­rin, mai 2021, 560 p. — 26,00 €.

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