Alice McDermott, La Neuvième Heure
Ce roman d’Alice McDermott commence comme un récit naturaliste. Du drame d’Annie, dont le mari se suicide avant la naissance de leur enfant, et qui se serait retrouvée à la rue sans les Petites Sœurs soignantes des pauvres, on passe progressivement à une nouvelle existence où il s’avère possible de mûrir, pour la veuve, et de grandir, pour sa fille Sally, en puisant du réconfort dans le travail et dans la présence de plus en plus attachante des religieuses, dont même la moins agréable, Sœur Lucy, se révèle meilleure qu’on ne l’imaginait.
La romancière nous montre l’univers des Sœurs et des indigents dont elles s’occupent, avec une tendresse qui n’empêche pas le recul qui passe tantôt par l’humour, tantôt par la distanciation liée au temps. De fait, la narratrice qui utilise le pronom “nous“ (impliquant sa fratrie) est la fille de Sally, censée tenir de ses aînés la première partie de cette histoire, forcément lacunaire, à compléter par ce qu’on peut deviner, et où les ellipses contribuent à captiver le lecteur. Les temporalités s’entrelacent ; certains épisodes relativement récents correspondent aux souvenirs d’enfance et d’adolescence de la narratrice, où les Sœurs continuent de jouer un rôle dont l’importance se dévoile progressivement : non seulement celui de quasi membres de sa famille, mais aussi, dans le cas de Sœur Jeanne, celui de figure sacrificielle qui a chargé sa conscience d’un acte grave pour protéger la jeune Sally.
La vocation est très présente dans le texte, sous diverses formes : le désir de quitter le monde, la piété, le besoin profond de venir en aide à ceux qui souffrent. Alice McDermott en rend compte sans aucune grandiloquence, en nous faisant comprendre par petites touches ce que ses personnages de religieuses ont d’authentiquement grand.
La mélancolie, perceptible dès le début de l’histoire, l’imprègne de plus en plus, pour donner lieu dans les derniers chapitres à une élégie poignante où s’entrelacent les thèmes de l’inaccompli et de l’irréparable que cèle toute existence humaine, et des mondes qui disparaissent au fil des générations.
On n’a pas besoin d’être sensible à la religion pour apprécier ce roman remarquable, d’une grande finesse et d’un humanisme prégnant.
agathe de lastyns
Alice McDermott, La Neuvième Heure, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud, éd. Quai Voltaire, 23 août 2018, 288 p. – 23, 50 €.
