Denitza Bantcheva, Objets perdus (A quelque chose)

Où les choses prennent de l’importance

Ce livre peut être vu comme un second volet de Visions d’elle, dans la mesure où la mère et les grands-parents de l’auteure font ici aussi par­tie des per­son­nages. En revanche, la forme est radi­ca­le­ment dif­fé­rente et les redites ont été évi­tées au pos­sible. Là où Visions d’elle se pré­sen­tait comme un récit docu­men­taire à l’écriture dépouillée, Objets per­dus consiste en dix-neuf cha­pitres thé­ma­tiques cor­res­pon­dant cha­cun à un objet ou à une caté­go­rie d’objets. Ils ont pour point com­mun une écri­ture bien enle­vée et qui varie d’un cha­pitre à l’autre, si bien que le livre aurait pu faire pen­ser aux Exer­cices de style de Ray­mond Que­neau, si son contenu n’était pas dénué d’intérêt propre.

Les choses évo­quées relèvent toutes de l’héritage fami­lial. Cer­taines sus­citent la nos­tal­gie, d’autres l’antipathie, voire la révul­sion. Elles sont décrites dans le contexte d’épisodes du passé plus ou moins récents et par­fois de fan­tasmes plai­sants ou déplai­sants, dont quelques-uns fran­che­ment cocasses. Le ton passe par­fois, à l’intérieur d’un seul cha­pitre, voire d’une seule phrase, de l’hilarant au poi­gnant. (« C’est une peau de quoi ? deman­dait ma mère, fei­gnant d’avoir oublié. « C’est une peau de toi !!! » m’exclamais-je en la poin­tant du doigt. p. 62).
Les chan­ge­ments conti­nuels de registre sont l’une des qua­li­tés les plus frap­pantes de l’écriture de ce livre, créant sans cesse des effets de sur­prise ou de sus­pense. (« Ce fut la deuxième qui me valut ma nou­velle chute […] et comme j’étais tom­bée cette fois-ci face à la piste, je finis par voir, en m’essuyant les yeux, un aspect de la situa­tion qui m’avait échappé jusqu’alors […], comme une méta­phore en chair sur skis de l’existence telle qu’elle se pré­sente à l’individu mélan­co­lique habi­tué depuis sa petite enfance aux mésa­ven­tures en public. » p. 34)

À titre d’exemple, sans trop déflo­rer le sujet, « Gants » part de la petite enfance pour pro­duire des effets de rac­cour­cis inso­lites qui vont jusqu’à l’âge adulte. « Ski, porte-mine, rats » regorge de sur­prises et ne laisse sai­sir qu’à la toute fin la logique selon laquelle les choses nom­mées se com­binent, tan­dis que « Rat exem­plaire authen­tique », qui semble a priori n’avoir rien à faire dans la caté­go­rie des objets per­dus, s’avère lié à eux d’une façon impré­vi­sible et directe autant que sym­bo­lique.
Tant et d’autres cha­pitres vous feront faire l’inventaire des plus savou­reux, car « Aucune chose dépour­vue d’histoire n’a d’intérêt ni de valeur, si ce n’est grâce au rêve dont elle a fait l’objet. » (p. 21) Nul besoin d’avoir lu Visions d’elle pour appré­cier ce livre, à recom­man­der à tous les fins lettrés.

agathe de lastyns

Denitza Bant­cheva, Objets per­dus (A quelque chose), Do, avril 2024, 136 p. – 16,00 €.

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