Mère courage (Bertolt Brecht  / Lisaboa Houbrechts)

Mère courage (Bertolt Brecht  / Lisaboa Houbrechts)

Il y a juste une source de lumière, qui dessine vaguement quelques reliefs arrondis. Il fait un noir profond et dense, funèbre, anxiogène. Deux personnages poussent une sphère sur une surface miroir qui floute tous les reflets des êtres et de leur environnement céleste. Mais cela fait bientôt une chorale, qui déambule péniblement les pieds dans l’eau. Les chants rivalisent avec des gémissements qui semblent s’abolir de leur profération. Ce sont les Sisyphe courage, tous humains attelés à leur rocher, ce monde qui sera sinon couvert de larmes. Courage est diable de jeunesse, parole acérée comme un sabre, qui n’échange jamais mais ne cesse de s’inciser. 

Pas question de négocier mais de s’imposer : quand tout est destruction, il n’y a plus de sacre ni de respect. Le moindre de ses propos devient ambiguïté, points d’appui en tous points destitués. A la fois victime et coupable, Courage aime la guerre dont elle se nourrit, dans le refus de l’échange, celui des mots sans réplique ou des choses dont la valeur n’est que fluctuante. Courage tente ainsi de préserver sa fille/pas fille, ses fils/pas fils, des menaces insidieuses de la sexualité et des combats. De très belles lamentations funèbres, des rifs de guitare poignants, pour dire l’inexorable et la détresse et pour constituer une allégorie de notre vulnérabilité. 

Le spectacle montre dans toutes les langues une guerre de tous les temps : cette mise en scène crépusculaire et spectrale nous menant de Babel à l’apocalypse est faite pour nous hanter. Courage échoue en effet, en héroïne tragique, sublime. Si elle a son rocher, les autres personnages ont leur croix, simple planche dressée sans barre horizontale où s’esquisse leur condition de suppliciés. Ce plateau qui supporte un moment précaire de fraternisation autour d’un verre d’eau de vie sert à faire entendre la violence et la mort quand elle fauche les humains en tombant avec un bruit retentissant. 

Plateau sans tréteaux, que soutient la seule volonté de ceux qui le maintiennent en (dés)équilibre précaire. Mât de ceux qui partent, où s’attachent les mâles pour tenter de résister à la tentation de la chair ; las, ce sont eux qui le portent. Privés d’attaches, les humains cèdent à leur piètre condition réduite à répandre et à imposer la désolation de la destruction. La fable est si terrible qu’elle ne peut plus même être dite par un idiot, elle est ahanée dans des gesticulations désespérées et dans les soubresauts douloureux et heurtés de Catherine la muette, violée, défigurée, danse de mort sinistre, sans ouverture, grimace générale. 

Lisaboa Houbrechts prend la relève du Berliner Ensemble avec une froide et radicale technicité, dans une volonté d’exprimer la noirceur de nos âmes de façon esthétisante. Certes, il y a une forme de surdétermination symbolique qui sature un peu le sens, dans la mesure où le texte est souvent prosaïque, en deçà de toutes les significations qui lui sont prêtées par la généreuse mise en scène. Une lecture sans espoir de la guerre toujours insupportable, devenue rage, ultime révolte des corps quand survivre n’est plus que suspect. Là coule le sang des hommes. Entre les jambes des femmes, plus rien dans le règne de la guerre. Puissions-nous valoriser le cycle de vie plutôt que les mâles traits de mort. 

de Bertolt Brecht 

Mise en scène Lisaboa Houbrechts 

Avec Laetitia Dosch, Koen De Sutter, Joeri Happel, Aydin Ìşleyen, Alain Franco, Laura De Geest, Lisi Estaras, Pietro Quadrino

Dramaturgie Dina Dooreman, Erwin Jans ; musique originale Paul Dessau ; musiques additionnelles, arrangements et conception sonore Alain Franco ; interprétation musicale Alain Franco, Aydin Ìşleyen ; chant et Saz Aydin Ìşleyen ; conception des costumes Oumar Dicko ; patron du costume d’Anne Fierling et réalisation Ellada Damianou ; lumières Fabiana Piccioli ; scénographie Lisaboa Houbrechts, Ralf Nonn. 

Au Théâtre de la ville Sarah Bernhardt, Grande salle, 2, Place du Châtelet 75004 Paris, France, du 12 au 15 juin 2025, du jeudi au samedi 20h, dimanche 15h. 

Régisseur Technique Carlo Bourguignon ; régie lumières Margareta Andersen ; régie son Brecht Beuselinck ; traduction en français Irène Bonnaud en néerlandais Gerrit Kouwenaar en hébreu Amit Lebleng en kurde Aynur Bozkurt ; surtitrage Inge Flore, Ludwig Sander ; assistants de réalisation stagiaires Daan Haeverans, Ludwig Sander. 

Titre original de la pièce Mère Courage et ses enfants. Les Chansons suivantes de Mère Courage et ses Enfants de Paul Dessau sont chantées sans accompagnement instrumental Mon Capitaine – Chanson de Mère Courage, La Chanson de la grande capitulation, La Chanson de la fraternisation et de Ulm à Metz. 


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