Lou d’Apollinaire ou Lou de Nietzsche

Lou d’Apollinaire ou Lou de Nietzsche

Certains philosophes aiment être fouettés en tirant une carriole. Le fouet est leur manière de déclarer leur flamme. Le knout a une parenté avec le flirt, voire l’inclination. Si les « amantes mentent » sans ménager leur peine pour que le mensonge s’insinue au cœur de la vérité – cette demi-mondaine –, les amoureuses, elles, subliment le mentir-vrai au cœur de la dissimulation.
Il n’y a qu’en Bretagne que l’amour diffère de ce trapèze qui oscille entre le semis de véracité dans l’ortie des mystifications. Surtout à Plougrescant. Là, les amoureuses rêvent chaque nuit de leurs amoureux tandis que ces derniers incluent leur chair.

Apollinaire, lui aussi, semble avoir aimé, disons plus étreint qu’aimé. « C’est à chaque instant la tentation de saint Antoine, tes totos chéris, ton cul splendide, tes poils, ton trou de balle, l’intérieur si animé, si doux… ». On est loin du pauvre Nietzsche, de ses demandes en mariage lorsqu’il se désaltère à l’étable. Évidemment, quand on est sur le front, les derrières féminins sont tous magiques. Ils explosent comme des obus – ces mimosas en fleurs ! « C’est pour notre bonheur que luttent les armées ». Nietzsche avait fait la guerre de 1870 en tant que brancardier : tout le monde ne peut pas être scaphandrier. Mais il n’avait aucune correspondante, hormis sa mère. Nietzsche a toujours souffert de la multitude. C’est un solitaire pour qui l’esseulement n’est pas même une retraite. Si seulement, il avait connu le sentier des douaniers qui court de Tréguier à l’anse de Gouermel, à cet endroit mythique près duquel les baisers furent les seuls jamais échangés.

Il y a ceux qui imposent les mains comme une ristourne fiscale faite aux pauvres et ceux qui se livrent aux lèvres, s’adonnant à la respiration « des héliotropes de (leurs) veines », s’asseyant entre « l’ombre et la tristesse ». Lou Andreas-Salomé a écrit un beau livre sur Nietzsche. On écrit tous quelque chose sur lui, qui aurait souhaité s’empiffrer d’ébats plutôt que d’un aphorisme supplémentaire. Lou n’a rien écrit sur Apollinaire, car elle ne croyait pas au « pastisse » intellectuel. « L’amant (est) plus fort dans ton corps écarté ». Les cœurs d’amants en valent plus de mille.
Alors, songez un instant au fait que, les cheveux au vent, qui bruissent comme les feuilles en hauteur des peupliers, deux amoureux se découvrent dans la timidité d’une sente égrenée par les embruns roux ; ils se disent « ces petits riens / qui consolent qui les écoute ». Lorsqu’ils s’embrassent, les tempêtes se réfugient dans des verres d’eau par peur de leurs fracas abouchés.

« Les glauques abîmes » de la quotidienneté ont fondu comme une moustache germanique. Nietzsche écrit que « l’amour est l’état dans lequel les hommes ont les plus grandes chances de voir les choses telles qu’elles ne le sont pas. » Quel bonheur, en effet, que ce contresens teuton ! La soi-disant réalité est un majordome qui se résout à n’être pas maître de lui-même : elle dessert tandis que l’amour, sans macérer, stipule qu’il n’y a rien à ôter de la table qui s’abstient de pieds et de plateau. Les hommes attendent toujours des lettres de leurs amantes.
Dans sa caserne, Apollinaire ne fait pas exception : Lou, pourquoi ne lui écris-tu pas pendant que le soleil se noie et que « les canons membres génitaux / engrossent l’amoureuse terre » ? L’amour a la mèche rebelle et le sourire en coin lorsque les sentiers marins se perdent dans l’impasse des rochers. Pourtant, il n’est jamais en faction, jamais là où il prétend s’attendre lui-même dans la guérite des bons sentiments, dans la pâleur des édredons séparés ou dans « le décrochez-moi-ça » des érotismes réitérés.

Comme le Dieu des mystiques rhénans, il est ce qu’il est impossible d’être, une manière « apophatique » de ne rien cadenasser. Peut-être est-ce simplement un verre de vin, à la terrasse d’un restaurant près de l’anse, entre un sourire éclatant comme un « clignement d’étoiles » et un vers qui commence par « je ne suis pas un songe ! ».
Pour Nietzsche, il n’y eut jamais que les prostituées et les Anglaises à l’heure du thé. Pour Apollinaire, annonçant son décès, l’amour se transposa en ombre de son amour. Il ne demeure que la fidélité de dogues des amants de Plougrescant, tels qu’auraient pu les décrire Marcel Moreau ou Léon Bloy, au-delà des Législateurs de la Fiction.

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