Le très stimulant Stay free de Patrice Jean pour staying alive

Le très stimulant Stay free de Patrice Jean pour staying alive

Je pense le plus grand mal du procédé romanesque. Le roman est le rince-doigts de la création, une sorte de primitivisme autour du feu, à l’instar du cinéma – autre art de la grotte – qui ressuscite une sorte de Lascaux en mouvement. En bibliophilie, quand il manque des planches à un livre du XVIIIe, par exemple L’école de cavalerie de La Guérinière, écuyer du Roi, en date de 1756, on appelle cela une épave.
Presque tous les romans sont des épaves avec cette fragrance crustacée qui rapproche le romancier du bigorneau, accouplée à une étrille évidée. Ce type de livre mutilé est également dénommé « exemplaire d’étude ». Or, tous les romans me font penser à cela. Tous ? Non, car dans le foutraque territoire où l’on ne fugue pas – le roman –, il existe encore quelques rebelles sans tignasse blonde ni menhir sur le dos : notamment, Stasiuk, Hrabal, Sterne, Thiery-Mourelet et Patrice Jean. Donc je grossis le trait ! A quoi serviraient la polémique et l’exagération si elles n’étaient le préambule de leur contestation ?  Mais sont-ce des romans qu’écrivent ces cambrioleurs ? Ou des récits de sans-culottes sans conviction qui se méfient, comme Jean-Pierre Otte, « de tous les paradis qu’on ne porte d’abord pas en soi-même » ?

Dans Stay free, Patrice Jean est très éloigné de la littérature enrouée. Comme tout vrai récit, il s’agit à la fois d’une éclipse et d’une variation. On se retrouve dans la France de Mitterrand Premier, celle dans laquelle les vaincus ont cru qu’ils ne le seraient plus, même s’ils savaient que « on ne demande jamais en vain à l’homme de faire le pitre ». Tout commence dans une Nantes prolétarienne où le rock, la drogue, la loose – celle qui n’a rien de chevaleresque –, la haine de l’école, le fait de se murer, se cognent contre ce à « quoi se réduit l’humanité : l’économie et l’argent. Ce n’est pas méprisable, ce n’est pas passionnant non plus ».
On suit Paul, Martial, Samia et les autres comme un film de Claude Sautet sur le mode des Bas-fonds de Jean Renoir. Patrice Jean conduit, tel Myrmidon, brillamment cette ode à l’instinct prolo, celui qui méprise les journalistes venus faire un reportage sur le terrain, les bourgeois qui valent dix sur dix, les véliplanchistes et la soi-disant réussite scolaire qui ferait d’un pauvre sans attache, un larbin laid et un subalterne terne que les professeurs applaudiraient. Apprendre sa leçon, c’est déjà courber le dos.

Dès lors, pour Paul, « se sevrer du rock équivaudrait à vivre dans l’insignifiance » et l’insignifiance, n’est-ce pas le destinal du péquenot ? L’ouvrier n’est pas le berger de l’Être, mais le mouton d’un muletier éclopé. Du point de vue du cheval, quelle bataille a-t-elle été gagnée ? Et, pour le coup, « l’homme (miséreux) n’est qu’un 1/16 de cheval » !
Ce que j’aime chez Jean, c’est qu’il est sorti du parc durassique, du pipetage, de la lyophilisation lexicale pour écrire – n’est-ce pas incroyable ? – en pensant et penser en écrivant. Et on se revoit, le soir à table, avec des camarades, fumant goldo sur goldo, refaisant le monde comme s’il était défait, mesurant, sans ironie, « l’engagement politique à la fabrique ou non d’un tram… comme si leurs vies étaient vides au point de trouver réjouissante la perspective de poser leur cul sur une banquette d’un tramway ».

Tous les écrivains – pas les écrivants – ont parfois le sentiment de radoter. Certains finissent par ne plus se respecter et écrivent machinalement sans avoir rien de neuf à dire ou sans rien penser derechef d’original. Ils sombrent alors dans l’instinct grégaire en réunissant comme pour une convocation au commissariat des « héros » sans intérêt et des intrigues désarçonnées. Patrice Jean n’a pas de suite dans les idées ; puisqu’il est élégant, il se trahit toujours. Puisqu’il est un vrai créateur, il ne mange jamais de pain rassis.
Ainsi, on suit une bande de copains désarticulés, avides de s’en sortir, abhorrant le conformisme des éducateurs, l’immoralité des mentors. On suit Samia et sa cinéphilie, son amour pour Rohmer qui double à l’écran ce qu’elle vit avec Martial. Si écrire est une grâce qu’on ne demande pas, être pauvre est un déplaisir qu’on ne peut refuser. Jean nous dépeint le « chaos des sentiments » dans le chai du dénuement au fond duquel un filon d’amour fuit le filet social.

Jean est un écrivain de la redevance des cœurs fragiles. Il ponctionne le désarroi pour faire d’un brasero social un éclair métaphysique où la honte d’être soi est escamotable ; les nécessiteux ont toujours peur de mal faire, même quand ils font bien ou ne font rien. Ce sont le summum des surnuméraires. Le monde n’est qu’un marivaudage qui ne vaut pas même une déclaration d’amour, surtout lorsqu’il se rend impossible à lui-même, toujours par crainte de perdre.
Écrire n’est que la souscription de cet état de fait. Dans les quartiers populaires, les éclairs de génie s’enlisent dans la terrine des soucis. Pourtant, il y a de l’Espérance, au sens théologal ; ainsi, Paul découvre une symétrie entre les nihilismes intrigants des Sex pistols et de Hamlet.

Le roman de Jean, grand, troublant et nostalgique, n’est pas « une cendre de dictionnaire », mais un appel pénélopien à la fidélité d’être en dépit de l’auto-suspicion ouvrière. Patrice Jean nous offre une télémaquie dans les squares pourris, les jardins où la merde de chien pousse plus vite que l’herbe et où le déclassement est un enfermement ontologique dont les classes dominantes, sentant le renfermé biologique, profitent domestiquement et pornographiquement. Le paradoxe de Fermi appliqué aux années 80 signifie qu’on sait qu’il y a eu des adolescents, mais que, 50 ans plus tard, on est incapable de le prouver sans Patrice Jean.
Au fond, Jean nous parle du bonheur de la révolte, de sa nécessité comme de sa futilité, « mais aussi de l’oisive jeunesse à tout asservie ». Il y a une délicatesse dans la mutinerie à hauteur de la chiennerie de toute société humaine. Si le monde est « un exil vers la trivialité », la jeunesse n’en est pas forcément le vecteur naïf. Mais le Martial que nous fûmes, qui fumait et que nous avons fumé, se souvient que « la philosophie de vieux, revenus de tout sans être allés nulle part » demeure plus détestable que l’enfant vivant en nous qui lui mord encore les fesses. « Divin suicide éructe son nihilisme » vaut toujours mieux que partir en vacances en camping-car, car c’est « plus fou qu’Hamlet qui a eu la sagesse de ne pas exister, et de mourir à la fin de la pièce, pour plus de sûreté ».

J’aime le roman de Patrice Jean pour tout cela et je n’ajoute pas « beaucoup », puisque l’on « sait qu’un adverbe d’intensité, juxtaposé au verbe « aimer », en affaiblit la puissance ». Pour un peu, Stay free impliquerait « le regret des utopies », même si « chausser des bottes de sept lieues en se disant que rien ne presse / Voilà ce que c’est qu’être vieux » (Aragon). Dès lors, le roman n’est peut-être pas si archaïque que cela entre de bonnes mains, il « éclaire de reflets cabalistiques tout ce que je vis », surtout si l’on se demande : « ça a de l’avenir, un lézard ? ».
Dès lors, on a envie de reprendre, avec Patrice Jean, tous en chœur : « Life goin’ nowhere. Somebody help me. La vie ne mène nulle part. Que quelqu’un me vienne en aide. Somebody help me, yeah. Que quelqu’un me vienne en aide, ouais. Life goin’ nowhere. Somebody help me, yeah. La vie ne mène nulle part. Que quelqu’un me vienne en aide, ouais
I’m stayin’ alive. Je reste en vie ».

Dans cet hommage sans mièvrerie au monde ouvrier des années 80, Jean démontre que l’existence – celle qui n’existe pas que dans le brossage de dents, l’avancement et le nœud de cravate – et la littérature vont l’amble, rajeunissant l’idée que « tout ce qui monte converge ». 

Patrice Jean, Stay free, cherche-midi, août 2026, 384 p. – 21,90 €.

Laisser un commentaire