Deborah Crombie, Noël sanglant à Notting Hill

Deborah Crombie, Noël sanglant à Notting Hill

Une affaire à Notting Hill qui n’a rien de la comédie sentimentale que le titre évoquera à coup sûr aux lecteurs français…

Noël sanglant à Notting Hill s’inscrit dans une de ces séries policières où l’auteur ne se contente pas de confronter un héros récurrent à une succession d’enquêtes mais lui construit, en dehors de son rôle de détective, une vie propre dont il retrace le cours d’un roman à l’autre – lui conférant ainsi une véritable épaisseur romanesque. Déborah Crombie a créé le personnage de Gemma James dans cette perspective-là ; aussi les habitués découvriront-ils avec plaisir le tournant radical que prend l’existence de la jeune femme, tout juste promue inspecteur, et qui décide de s’installer avec Duncan Kincaid. Enceinte, elle aspire d’autant plus – sans oser se l’avouer – à une vraie vie de famille avec l’homme qu’elle aime et leurs enfants respectifs, Toby et Kit. Voilà qui ressemble beaucoup à un roman sentimental aux innombrables complications familiales et, de fait, l’importance que Déborah Crombie donne à la vie privée de son héroïne nous vaut quelques passages « popotte » qui sont loin d’être les plus intéressants (courses alimentaires, comment décorer le salon,… etc.) et qui, associés aux longs développements s’attardant sur les problèmes de cœur de la plupart des protagonistes, semblent constituer cette touche typiquement féminine que l’on sent à l’œuvre dans nombre de polars écrits par des femmes.

Mais ce n’est pas là – et heureusement – l’essentiel du roman : Noël sanglant à Nottig Hill est avant tout une affaire criminelle ténébreuse à souhait… À l’approche des fêtes de Noël, une jeune femme est trouvée égorgée dans l’allée de son domicile. Et le tueur n’a pas négligé de lui infliger une curieuse blessure à la poitrine. La victime, Dawn Arrowood, était la jeune épouse d’un riche antiquaire quinquagénaire, connu pour son âpreté en affaires. Duncan Kincaid remarque des similitudes avec un autre meurtre sur lequel il a enquêté deux mois auparavant, non encore résolu : le mode opératoire du tueur était identique, et la victime, antiquaire elle-même, avait aussi partie liée avec ce microcosme singulier que forment marchands d’objets d’art anciens et collectionneurs. Fort de la certitude que les deux crimes ont d’étroits rapports entre eux, il demande à travailler sur le dossier Arrowood aux côtés de Gemma. Ne laissant de côté aucune piste, Gemma et Duncan sont ainsi conduits à interroger foultitude de témoins, notamment un groupe d’amis où gravite Alex Dunn, l’amant de Dawn. Mais tandis que les uns et les autres se livrent et se découvrent peu à peu à la sagacité des deux enquêteurs, il s’avère que l’on est aussi loin du simple crime passionnel que de l’œuvre d’un tueur en série…

L’on pressent très vite que l’affaire plonge très loin dans le passé : l’auteur a en effet imaginé de tisser un autre récit, en retrait de l’intrigue principale, qui se lit au fil de passages transcrits en italiques et que de rares indices permettent de situer dans les années cinquante-soixante. Ajoutés aux diverses références évoquant l’enquête récente menée par Kincaid, ils donnent à la narration l’aspect d’un « feuilletage chronologique » en trois épaisseurs – feuilletage qui se complète de l’arrière-plan socio-historique dessiné par les épigraphes figurant en tête de chaque chapitre et retraçant l’histoire des quartiers londoniens liés à l’intrigue. Ces épigraphes, outre qu’elles semblent témoigner de l’impact que peut avoir un environnement donné sur le parcours d’un individu, sont aussi à lire comme la métaphore de la destinée des protagonistes impliqués dans le récit.

Cette construction délicate est parfaitement élaborée, respectant le si fragile équilibre entre complexité, clarté, et maintien du suspense. Le principal talent de l’auteur réside dans son art de dévoiler les informations, avec une parcimonie calculée au plus juste, et selon une logique qui ne laisse aucune place à la moindre incohérence. Cela étant, on pourra déplorer l’incipit du roman – un passage en italiques et en focalisation interne qui donne trop évidemment à penser qu’un psychopathe aura sa part dans l’histoire – et la scène précédant le dénouement – un classique ! – qui montre l’héroïne menacée par le tueur avant d’être sauvée in extremis.

Quand bien même on serait quelque peu agacé par les épisodes doux amers qui de place en place ouvrent de larges fenêtres sur le train-train quotidien de certains personnages, ou par les péripéties un peu convenues, il convient de souligner combien l’intrigue criminelle proprement dite est complexe, et surtout construite avec une indéniable maîtrise ; l’auteur montre en effet une habileté remarquable à distiller peu à peu, incidemment presque, les informations grâce auxquelles le puzzle sera reconstitué. Le lecteur marche au même pas que les enquêteurs, et ce malgré le récit parallèle de la vie d’Ange, tracé en italiques, qui ne « vend pas la mèche » mais esquisse en arrière-fond un mystère supplémentaire, une énigme seconde dont la résolution coïncide peu ou prou avec la levée des brumes sur le meurtre de Dawn Arrowood.

Une dernière remarque, avant de conclure tout à fait, à propos du titre français, qui n’a aucun rapport avec le titre original, And justice there is none. Les éditeurs n’auraient-ils pas voulu adresser de la sorte un clin d’œil antinomique à la comédie sentimentale Coup de foudre à Notting Hill ?…

isabelle roche

   
 

Deborah Crombie, Noël sanglant à Notting Hill (traduit de l’anglais par Gérard de Chergé), Le Livre de Poche (inédit), 2004, 480 p. – 6,50 €.

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