Danielle Helme, Maguelone
Illusions d’optiques
Danielle Helme connait beaucoup de l’histoire et du temps. Mais aussi de l’amour – même si, ici, il prend divers détours. L’autrice inconsciemment le géométrise eu égard à un tel lieu et à sa fonction. Ce qui n’empêche pas certains pièges : entre côte bretonne et languedocienne, Maguelone se superpose. Ah, traîtresse, pensent les lecteurs ! D’autant que des effets de brunes font des phares maritimes des gredins.
Certes, une première hypothèse est à retenir pour les lectrices et lecteurs : dans le temps tout consume mais l’amour reste le mode d’emploi. Et l’auteure de bétonner, sinon le lieu, son « dire » géographique : « Le temps des entrées maritimes fume à perte de plage qu’on devine. Au fur et à mesure que j’avance, la réalité devient claire ». Néanmoins, malgré les « choses vues » comme disait Hugo, se dégage, sinon un chaos, du moins un amoncellement hétéroclite.
La matière du lieu a ses raisons et Danielle Helme ne lésine pas sur une telle « chnouf ». Ici, la flexibilité de la météo, des plages et des silhouettes fait du lieu des visions fantasmées et parfois sinistres. Mais la fine mouche des prodiges mise, avec le temps d’hier et d’aujourd’hui, sur ce qui peut tenir encore : moines, pêcheurs, vignerons. Qui sait ? Et la divine traîtresse et devineresse mêle les pistes jusque dans ses leçons lexicographiques. Nous sommes entre ilot volcanique, lagunes, marais au mitan du celtique et de racines latines. Les étangs servent de basse plus continue que le baroque des vagues déchaînées.
Dès lors, que restent-ils de nos amours ? Elles peuvent devenir vagues sous vaguelettes. « Ce qui me grise c’est d’être une infime partie de tout ça », dit-elle. Mais Beckett lui aurait adressé son « Tout qui ça ? ». Et nous voici dans un livre qui devient un fil d’enquête fantastique et mystique, non loin des marches de Saint-Pierre, entre l’antique, le médiéval et le bel aujourd’hui. Plusieurs vibrations de motivations font de ce lieu un univers plus romanesque que romantique. Certes, il est habité d’un amour flou sous sa carapace et ses débordements. Emerge même du lieu ce qui fut immergé ou refoulé là où parfois « une dizaine de paons viennent boire à heure fixe ».
Mais rien n’est sûr. Cette spontanéité contemporaine de tous les paons « au fil du temps, ni farouches ni familiers, nous offre le plaisir de la surprise. ». Mais vérifions ! Car Danielle Helme nous empapaoute dans les intrigues de tous les recoins de cette île.
La poète “ charge” ses évocations de reliques inattendues (bois flottés compris) pour les faire passer aux aveux de la vie à travers la mort. Ici, la surface n’est plus tout à fait plate ni tendue – sinon de manière paradoxale. En dépit des aspects détritiques et de la poétique des ruines, un tel arsenal enfonce ou soulève la surface afin de l’ouvrir à une autre dimension plus complexe. Elle n’est pas sans rappeler le Rauschenberg des collages et des assemblages des “ Combine Paintings ”. Au sein de la matière, les poèmes ne se contentent pas d’exhiber des équivalences figurales. Travaillant divers éléments, Danielle Helme fait surgit une autre spatialité en un ensemble de parties convexes (utérus, creux) et convexe (cœur vulnéraire). Elle renvoie le lieu à la consistance d’un organe plein à travers les matières qui le constituent.
S’incarne une corporéité géogénique où la matière travaille la réversion figurale. Et la poésie elle-même devient morphogénétique. Contre l’effet de pans, surgit un espace hérétique dans lequel l’espace devient objet de liturgie païenne. Celle-ci exalte la vie au sein de ce qui fut. C’est le moyen de donner au regard une vision nocturne ou enflammée. L’amour est là. Et d’une certaine manière, il ne bouge plus.
jean-paul gavard-perret
Danielle Helme, Maguelone, Encres Vives, Frontignan, 2025, 40 p. – 6,60 €.