Asmaa Azaizeh, Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre

Asmaa Azaizeh, Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre

Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre est le nouveau recueil de la poétesse palestinienne Asmaa Azaizeh* qui traite du processus meurtrier à l’encontre du peuple palestinien. Largement autobiographique, cette expérience de la guerre, et de surcroît d’un territoire occupé, est à la fois dérangeante – car venant d’une jeune femme qui ouvre un nouveau sentier dans la poésie arabe -, et très contemporaine, inédite. S’y mêlent des films, des personnages de fiction devenus universels, et non plus ceux des codes établis par l’Orientalisme. Elle reprend dans ses premiers poèmes la métaphore célèbre des êtres humains conduits à l’abattoir :

Et les nuques des mots brillent prêtes à la tonte

[…]

Mon village paisible comme une colombe dormante résigné comme un mouton à l’abattoir

Des passages poignants évoquent la tragédie des massacres, allant jusqu’à meurtrir le paysage, l’imbiber du sang et des chairs des cadavres.

Les amandiers sont morts en salle d’opération cardiaque, les chevaux de noce ont voilé leurs yeux de henné et se sont suicidés

Le ton est celui de la déclamation (colère et désespoir), de la déploration, et les images convoquées sont singulières. La présence obsédante de la mort, l’éradication de ce qui constitue une partie de la nation arabe, la poursuite de la Nakba (la catastrophe) recouvrent toute présence. La poétesse psychopompe recueille les âmes des défunts, des disparus de Bosnie, des Balkans, de Syrie, d’Auschwitz, d’Haifa…

Les mots endormis sur les langues à Auschwitz me poussaient dans le corps

[…]

La ville s’injecte dans mes racines comme la guerre dans le spectre des cimetières

De mon tronc sortiront les spectres d’Auschwitz, à la recherche de leur descendance

Comme elle le souligne, Asmaa Azaizeh est assiégée sans le vouloir, et ce siège de l’occupation ennemie crée des images chocs, étranges, assourdissantes de bruits d’armes et de cris.

Je suis assiégée au saint des saints du monde. Des balles me pleuvent dessus comme la parole du Seigneur sur les prophètes

Je m’accroche à une pierre, elle me fond entre les doigts. Je dépasse les soldats et le temps me dépasse

Au lieu où le Christ dormait – avant qu’il grandisse et nous prenne sur son dos – je me recroqueville comme une chatte effrayée

Les animaux ont une place importante : rats, oiseaux, moutons, colombes, corbeaux, chiens, chevaux, sauterelles, chameaux, chats, agneaux, louveteaux, vipère, hyènes, etc., qualifiés par l’autrice, servant de paraboles ou associés à des souvenirs, des scènes de cauchemars, surgissant des mélopées des ancêtres, également témoins muets. Le vampire est une figure qui hante Asmaa Azaizeh, à la fois prédateur et être fossile, figure de substitution.

Cette chauve-souris aveugle qui me mord et inocule la rage à mes mots

[…]

Je deviens une bête. J’astique mes crocs devant le miroir, sans attendre de proie

Ici aussi, la poétesse personnifie Dracula, le mort-vivant qui lui déchire les entrailles et où, sur son passage, les fantômes appellent au secours, jusqu’à Haïfa

la ville qui rit debout sur ses cadavres

La poésie d’Asmaa Azaizeh est riche, complexe. La mort attend à chaque détour d’une rue, frappant au hasard, et la poétesse est une survivante de l’horreur.

Comme le précise Chakib Ararou** dans sa postface : « Le lyrisme survit, mais il est désormais d’ombres et de sang (…) ». Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre est un très beau livre, hors des sentiers battus de la poésie dite engagée, de la voix au masculin, qui expose un corps féminin, labouré, meurtri mais auquel Asmaa Azaizeh donne voix/voie.

Asmaa Azaizeh, Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre, trad. de l’arabe Chakib Ararou, éd. du commun, fév. 2026, 86 p. – 17,00 €.

*Asmaa Azaizeh, née en 1985 à Dabburieh, en basse Galilée, a dirigé le musée Mahmoud Darwich à Ramallah. Performeuse, journaliste et curatrice, elle a été invitée au 42ème Marché de la poésie et au festival d’Avignon.

**Chakib Ararou est docteur en littérature arabe moderne, traducteur, chercheur associé à l’IREMAM et enseignant à l’Inalco.

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