Alecos Fassianos & André Gide, Omphale

L’inver­sion des rôles

Le désir et la sen­sua­lité sont au centre de ce court texte où, à tra­vers sa poé­sie en prose, André Gide est par­venu à res­sus­ci­ter Her­cule et de son amour pour Omphale. Ayant accom­pli ses tra­vaux, celui-là répu­dia sa femme Mégare et se mit à la recherche d’une nou­velle com­pagne. Emmené en Asie par Her­mès, il fut vendu à la reine de Lydie. Durant trois ans d’esclavage, il se plie aux exi­gences mili­taires comme aux étranges fan­tasmes d’Omphale. Elle l’oblige à se tra­ves­tir en femme et lui apprend à filer la laine… Inver­sant les rôles, elle revêt la peau de lion du héros et s’arme de sa mas­sue.
Gide ne pou­vait être que séduit par cet ambigu jeu de rôle. Quant aux des­sins de Fas­sia­nos, ils sou­lignent l’érotisme de cette légende où la répar­ti­tion tra­di­tion­nelle des pou­voir est inver­sée. L’auteur et l’artiste ont donc su trou­ver cha­cun dans leur lan­gage la manière d’éclairer les ver­tiges de ce lien et la force de la Beauté à laquelle rien ni per­sonne ne résiste.

Les deux amants retrouvent tou­jours une fierté sur l’échine au sein de la nou­velle répar­ti­tion des rôles. Ils ignorent ce que le mot « frus­tra­tion » peut signi­fier. Cha­cun des corps des amants devient un pro­jec­tile se loca­li­sant allu­si­ve­ment vers le sexe. C’est la réfé­rence abso­lue en tant que déclen­cheur du plai­sir et de ses incar­tades grecques. Her­cule pour­rait se conten­ter de jouer les vic­times consen­tantes et le spectre de la contre­fa­çon pour­rait le désta­bi­li­ser. Mais il en est rien, il a mieux à faire : il sacri­fie tout au désir au sein d’un trans­fuge qui s’avère mira­cu­leux. Le jeu de l’amour se satis­fait des flot­te­ments sca­breux : il n’en trouve que plus de piment
Avec Fas­sia­nos et Gide comme avec leurs deux per­son­nages, la sexua­lité se retourne comme un gant. L’ensemble des signes mani­festes des deux œuvres ne fait que ren­for­cer sa pro­priété « réver­sible » là où est ignoré toute forme de repen­tir. Pour les êtres doubles et ambi­gus seul fina­le­ment la beauté et la « sacri­fice » au plai­sir ont droit de cité. En leur nom, la per­fec­tion char­nelle est sou­ve­raine. Fas­sia­nos la sou­ligne en mon­trant com­ment l’esclave pos­sède sa maî­tresse mais com­ment à l’inverse la naine che­vauche le géant…
Dans des des­sins influen­cés par Picasso, Coc­teau, Mas­son, l’artiste ne se prive pas de ce jeu de proie et d’ombre mis au sein d’une clarté écla­tante afin de mon­trer com­ment les fan­tasmes d’attente deviennent le drôle désir de suc­com­ber (d’une petite mort) en se trom­pant de cible. En cet uni­vers « échan­giste », tout devient accom­mo­dable à l’infini. Et cet échan­gisme du genre à un nom : c’est l’existence.

jean-paul gavard-perret

Ale­cos Fas­sia­nos et André Gide,  Omphale, Fata Mor­gana, 2013, 12 p.
30 exem­plaires sur vélin, une œuvre ori­gi­nale signée (pein­ture et col­lage).
600 €.

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Filed under Erotisme, Essais / Documents / Biographies

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