Juan Carlos Mendez Guedez, Les Valises

À Cara­cas, la réa­lité est plus déli­rante que la fiction !

En sor­tant de chez lui, Doni­zetti voit, dans une voi­ture, les corps cri­blés de balles d’une femme et d’un enfant. Très trou­blé, il reprend cepen­dant, vite ses esprits en pen­sant à la valise. Doni­zetti Gar­cia tra­vaille comme jour­na­liste à l’Agence Natio­nale de presse. Il est divorcé d’Elizabeth, avec qui il a eu un fils, et rema­rié avec Veró­nica, qui a une fille. Pour payer la pen­sion ali­men­taire et faire vivre sa nou­velle famille, il fait des extras, un job que lui a fait avoir un jour­na­liste, comme lui cadre fidèle au Pro­ces­sus. Il convoie, depuis un an, à tra­vers le monde, des valises vertes selon des direc­tives très séquen­cés et assez sibyl­lines. Il doit livrer ce bagage sans le quit­ter des yeux pen­dant tout le voyage. Mais la livrai­son à Rome a failli se pas­ser très mal.
Manuel sur­vit dans le maga­sin de chaus­sures de ses parents mais rêve d’une autre vie, lui qui est un grand ama­teur de boxe. En par­tant pour Prague, la valise que trans­porte Doni­zetti est fouillée, évé­ne­ment excep­tion­nel. Il découvre, aba­sourdi, que celle-ci ne contient que des vieux vête­ments en mau­vais état. En ren­trant, il est enlevé dans son immeuble et ques­tionné bru­ta­le­ment par un major cubain, qui tra­vaille dans son Agence, pour s’assurer de sa fidé­lité et de sa droi­ture quant au gou­ver­ne­ment.
C’est après ce pas­sage à tabac, relâ­ché sous condi­tions et sans moyens, qu’il retrouve Manuel, son ami d’enfance, avec qui il renoue. Quand il découvre qu’il n’est qu’un jouet au ser­vice d’intérêts cri­mi­nels, il se révolte. Avec son ami, il concocte un plan qui devrait leur per­mettre de se libé­rer enfin de toutes leurs contraintes…

Avec Les Valises, le roman­cier décrit le quo­ti­dien qui régnait à Cara­cas sous le régime de Cha­vez (bien que ce der­nier ne soit jamais cité). Le récit se place au niveau un de la société et suit le par­cours d’un fonc­tion­naire ordi­naire confronté à une vio­lence endé­mique, à une délin­quance omni­pré­sente avec, entre autres, assas­si­nats en pleine ave­nue, enlè­ve­ments, atten­tats à la bombe et autres joyeu­se­tés de ce type géné­rées par un régime cor­rompu, noyauté par les ser­vices secrets cubains, des mafias russes…
La presse offi­cielle a pour consigne de ne pas rendre compte de trop de meurtres. Doni­zetti avait vite com­pris que : “…pour sur­vivre à Cara­cas, il était néces­saire d’oublier en cinq minutes les cinq minutes pré­cé­dentes.” Il raconte les pénu­ries dans les pro­duits de pre­mières néces­si­tés tels que œufs, fro­mages, lait, dans l’énergie et la four­ni­ture de l’eau… Il dépeint les enlè­ve­ments express et la néces­sité d’avoir, près du télé­phone, le numéro de la banque qui accorde des cré­dits spé­ciaux, même en pleine nuit, pour payer les rançons.

Pour faire vivre son intrigue, Juan Car­los Men­dez Gue­dez met en scène un duo de per­son­nages gaf­feurs, par­ti­cu­liè­re­ment atta­chants avec leurs impé­ra­tifs de sur­vie, leurs atti­tudes timo­rées mais avec l’audace des timides, l’agressivité du lion quand trop, c’est trop. Doni­zetti est rede­vable de ce pré­nom à son père qui s’est enti­ché d’un air d’opéra mais qui s’est trompé de com­po­si­teur. Venu par hasard au jour­na­lisme, il ne trouve dans ces mis­sions, pour les­quelles il a pris ces règles : “Pas de ques­tions. Pas d’analyse. Soit seule­ment un corps qui porte un mes­sage d’un point à un autre. Une pré­sence.”, que l’attrait de la prime de voyage.
Manuel, un ex-animateur de radio, homo­sexuel et ama­teur de boxe, ne sur­vit qu’en ven­dant des chaus­sures dans le maga­sin de ses parents, un maga­sin dont il est expro­prié, sans com­pen­sa­tion, par le gouvernement.

Juan Car­los Men­dez Gue­dez signe un récit où se retrouve les com­po­santes du roman noir et de la cri­tique sociale. Il fait preuve, avec les tri­bu­la­tions, avec les aven­tures inso­lites de ses deux anti­hé­ros, de beau­coup d’humour. Un humour tru­cu­lent lorsqu’il raconte des situa­tions pica­resques comme la rela­tion impro­bable de Doni­zetti et de Mar­jo­rie, un ton noir, grin­çant, lorsque montre le cynisme et l’impunité des cri­mi­nels de tous poils.
Servi par une belle écri­ture, un style fluide, ce livre se révèle excellent.

serge per­raud

Juan Car­los Men­dez Gue­dez, Les Valises (Los male­tines), tra­duit de l’espagnol (Vene­zuela) par René Solis, Métai­lié Noir, coll. “Biblio­thèque Hispano-américaine”, mars 2018, 368 p. – 21,50 €.

2 Comments

Filed under Pôle noir / Thriller

2 Responses to Juan Carlos Mendez Guedez, Les Valises

  1. Helpwithmath

    Merci beau­coup serge

  2. Pingback: “En Caracas, la realidad es más delirante que la ficción”: Crítica de Les valises en Le Litteraire – Juan Carlos Méndez Guédez

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