Claire Fourier entre l’Arche de Noé et la Nef des Fous : entretien avec l’auteure (Radieuse — Une croisière en Adriatique)

Entre­tien avec l’auteure de Radieuse — Une croi­sière en Adria­tique :

Qu’est-ce qui vous fait lever tôt le matin ?
Ce que je vais écrire et dont je ne sais rien en ouvrant les yeux. Un sens aigu du devoir.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
Ai-je rêvé ? De quoi ? D’amour, sûre­ment. Le rêve s’est méta­mor­phosé en écri­ture comme inter­mi­nable lettre d’amour au vaste monde.

À quoi avez-vous renoncé ?
Au divertissement.

D’où venez-vous ?
D’un cap. Du Finis­tère nord. De la mer d’Iroise. De la Côte des Légendes. Des grèves. Du ciel gris. Des brumes. Des vagues. De ce dont il faut se pro­té­ger et qu’il faut com­battre en même temps. Des tourments.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Un Hima­laya de contra­dic­tions : la fan­tai­sie, mâti­née de goût pour l’ascèse ; la mélan­co­lie, mâti­née d’allégresse ; l’esprit d’opposition, mâtiné de gen­tillesse ; la spon­ta­néité, mâti­née de patience ; un goût intem­pes­tif de la soli­tude noué à l’amour exces­sif des gens ; une anxiété mor­ti­fère nouée au scru­pule. Une bonne plume. Les yeux verts.

Un petit plai­sir – quo­ti­dien ou non ?
Le thé d’Assam, le matin. Du vin natu­rel au déjeu­ner. Le thé vert du Japon, l’après-midi. La soupe mai­son, le soir. Mon fau­teuil sous la lampe, avec un bon livre. La chaîne His­toire, pour com­prendre le monde. Trois minutes de Fashion TV pour sen­tir la mode et ces­ser de me prendre la tête.

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écri­vains ?
Est-ce à moi de le dire ? Jean-Paul Rocher, feu mon édi­teur, aimait en moi une manière de prendre les choses par le tra­vers, il disait que j’étais un ovni. Mais je vous ren­voie à la réponse plus haut : ma dot – que je fais fruc­ti­fier vaille que vaille et du mieux que je peux, lequel n’est pas tou­jours fameux.

Com­ment définiriez-vous votre approche du voyage ?
Hm ! La mon­tée à bord de l’arche de Noé… ou de la nef des fous.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
Mers el-Kebir, une puis­sante image men­tale à par­tir d’un nom fabu­leux (que je ne savais encore ni lire ni ortho­gra­phier). Je suis née dans un vil­lage de marins, beau­coup étaient à bord du Bre­tagne quand Chur­chill fit sau­ter la flotte dans la baie d’Oran pour qu’elle ne tombe pas aux mains des Alle­mands ; les hommes sont morts brû­lés ou (et) noyés. J’ai grandi dans un vil­lage mar­qué par cette tragédie.

Et votre pre­mière lec­ture ?
Autant qu’il m’en sou­vienne, Trilby. « Moi­neau, petite libraire » ; m’y fut révélé mon goût des livres. « D’un palais rose à une man­sarde » ; m’y fut révélé mon sens de la pitié.

Quelles musiques écoutez-vous ?
Arvo Pärt, Alina, avant de me mettre au tra­vail. Schu­bert, pour l’humanité. Cho­pin, pour la per­fec­tion. La musique coun­try, pour la nos­tal­gie. Mozart, pour la divine allé­gresse. Et j’écoute le silence, la rumeur de la ville.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Moby Dick ». J’ai lu trois tra­duc­tions mais c’est celle d’Armel Guerne que je relis. Une lec­ture inépui­sable. Je suis amou­reuse de Mel­ville, du capi­taine Achab et de l’équipage du Péquod. Ce livre se rap­pelle à moi constam­ment et il est en fili­grane dans mes propres livres. Je relis Nietzsche, dont j’ai les œuvres com­plètes à mon che­vet ; j’ouvre n’importe quel volume à n’importe quelle page.

Quel film vous a fait pleu­rer ?
« La Strada ». « Dies irae ». « Les Hauts de Hurlevent ».

Quand vous vous regar­dez dans un miroir, que voyez-vous ?
Ma mère, de plus en plus. Et un visage qui vieillit, alors que je ne me sens pas vieille.

À qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Per­sonne. J’ai osé, selon mon bon plai­sir. Je suis avant tout une épis­to­lière. J’ai osé écrire à des « poin­tures » et c’est ainsi que j’ai été for­mée par de riches ami­tiés amou­reuses. J’ai osé écrire à Mau­rice Blan­chot, il m’avait répondu en me don­nant son adresse per­son­nelle. Ses lettres me demeurent très chères.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
La côte nord du Finis­tère que j’ai asso­ciée, dans mon livre Les Silences de la guerre, au rivage de la Bal­tique peint par C.D. Frie­drich. Le Havre, où j’ai vécu quatre ans : dans les rues bat­tues par le vent, j’ai entendu gémir le fan­tôme d’une âme détruite par la guerre, âme qui n’en avait que plus de pré­sence, – pré­sence envoû­tante. D’une manière géné­rale, les zones por­tuaires, les jetées, le rivage.

Quels sont les écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Je vous ren­voie à la réponse don­née plus haut : les écri­vains que j’aime relire. Law­rence (pour sa phi­lo­so­phie de la vie et de la sexua­lité), Nietzsche (le pen­seur pan­seur), Mon­ther­lant (pour la langue inci­sive, l’insolence et la radi­ca­lité), Kathe­rine Mans­field (pour l’humanité, la sim­pli­cité), Louise Labé (pour la fraî­cheur), Simone Weil (pour le sens du sacri­fice), Colette (pour la santé men­tale), Vir­gi­nia Woolf (pour la ner­vo­sité et la sen­si­ti­vité), Anaïs Nin (pour le goût de la vie). Il y en a d’autres, Tol­stoï (pour l’immensité), Cala­ferte (pour la fran­chise), les poètes japo­nais et chi­nois (pour le goût du concret et la conci­sion), plus rare­ment des roman­ciers : je pri­vi­lé­gie le jour­nal intime, la cor­res­pon­dance, les aphorismes.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Rien. Je fais en sorte que l’on ne me sou­haite un « bon anni­ver­saire ». (Mes enfants dérogent à l’interdiction.) Je ne le fête jamais. L’anniversaire ren­voie au moment le plus intense de la mater­nité. « Mon » anni­ver­saire concerne ma mère.

Que défendez-vous ?
Le sou­rire. La pro­bité intel­lec­tuelle. L’absence de ran­cune. Je défends les contra­dic­tions dans la mesure où elles sont les cordes sur une lyre dont cha­cun doit tirer une musique. Je défends le style car il « accorde » la sen­si­bi­lité et la pen­sée (et l’écriture, s’agissant d’un écri­vain). Je défends le style qui est une allure, une manière per­son­nelle de se conduire dans la vie.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : « Aimer c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » ?
Lacan appré­ciait les dis­cours ora­toires. Dans l’amour, qu’importe ce qu’on a ou n’a pas. Aimer, c’est don­ner ce qu’on est. Aimer, c’est don­ner le meilleur de soi à quelqu’un qui réclame, consciem­ment ou non, le meilleur de ce que vous êtes. Aimer, par consé­quent, oblige à être au mieux de soi tout le temps. Dur, dur.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ? »
C’est une inter­pré­ta­tion humo­ris­tique de l’amor fati de Nietzsche : le grand oui à ce qui for­cé­ment advient.

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
« Êtes-vous heu­reuse ? » Vous avez oublié parce que vous vous en fou­tez, comme moi, bien que ce soit la ques­tion pri­mor­diale et celle que je suis ten­tée de poser à tout le monde, donc à vous.

Entre­tien réa­lisé par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 23 octobre 2016.

1 Comment

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One Response to Claire Fourier entre l’Arche de Noé et la Nef des Fous : entretien avec l’auteure (Radieuse — Une croisière en Adriatique)

  1. Claire Fourier

    Merci, le poseur de ques­tions ! Hm. C’est une bien belle tâche que d’être un poseur de ques­tions => un poseur de bombes d’attention ; autre­ment dit, un poseur de petites bombes d’amour. (Ça change.) Merci, l’artiste !

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