Jean Clair, Considération sur l’état des Beaux-Arts — Critique sur la modernité

L’art ou son contraire

L’essai de Jean Clair date de 1983. 22 ans plus tard il reste de la plus cruelle actua­lité. Et on aura du mal pré­tendre que l’auteur jette le bébé avec l’eau du bain. Celle-ci n’est accom­pa­gnée que de ceux qui tiennent la cuvette. De fait, Jean Clair, plus que le pro­cès de l’art, fait celui de tous les sbires qui, sous pré­texte de res­ter à son che­vet, le cachent sous un épais rideau de fumée.
Contrai­re­ment à ce qu’on dit, Jean Clair n’a rien d’un pas­séiste. Un art contem­po­rain voir post­mo­derne garde des grâces à ses yeux. Mais pas n’importe lequel et pas à n’importe quel prix. Le cri­tique prouve com­bien les grandes ins­ti­tu­tions, un bon nombre de gale­ries et de sup­ports média­tiques ont aban­donné leur rôle. Certes, Clair n’est pas un naïf : il n’oublie jamais les infra­struc­tures éco­no­miques dont l’art dépend mais il rap­pelle qu’après la Seconde Guerre Mon­diale puis Warhol et ses mul­tiples, les dés ont été pipés. Sous pré­texte de démo­cra­ti­sa­tion, l’art est devenu un mar­ché mon­dia­lisé ouvert au n’importe quoi, au n’importe com­ment. Et le plus sou­vent, les œuvres exi­geantes res­tent dans l’ombre.

A une époque où les notions de moder­nité, avant-garde, contem­po­rain, déstruc­tu­ra­tion, décon­tex­tua­li­sa­tion ne sont plus que des mots-valises, les maîtres du jeu, qui agissent par bandes orga­ni­sées politico-économiques, sévissent plus que jamais en se tenant par la bar­bi­chette. En de tels réseaux, il suf­fit que l’un tousse pour que les autres lui tendent leur mou­choir. Ainsi, dès que maître de céré­mo­nie prône une nou­velle icône, les cour­ti­sans s’empressent de le pro­mou­voir pour ne pas paraître à la traîne de la bêtise ins­ti­tu­tion­na­li­sée en doxa. Damien Hirsch et Jeff Koons (à l’origine non négli­geables) sont l’exemple type de ce sys­tème de la mode.
Deve­nant mon­dial, ce sys­tème donne sa loi au mar­ché selon une règle vieille comme le monde : les pays les plus riches imposent leurs artistes et les satel­lites les suivent. Et si, à ce titre, les USA gardent la part belle, la Chine lui suc­cède. Tout ce qui en sort devient « for­cé­ment » louable et recom­man­dable. Les Ai Wei Wei font flo­rès. Ins­ti­tu­tions de pres­tige, musées, gale­ries majeures, salle des ventes, bien­nales, expo­si­tions géantes, médias enté­rinent la dupe­rie et « en avant, toute ! » pour un beau naufrage.

Sous pré­texte de trans­for­ma­tion du regard, ne sont don­nés à voir trop sou­vent que des pétards mouillés à la Duchamp, du mou, de l’informe, du fre­laté. Aucune résis­tance réelle n’ose s’afficher puisque les « offi­ciels » imposent à des consom­ma­teurs gogos ce que les com­men­ta­teurs élèvent au rang d’absolu. Avec Clair, on pour­rait citer Sou­lages ou Klein mais tout autant les cabo­tins adeptes d’ « œuvres » où le concept suf­fit à se faire pas­ser pour chefs– d’œuvres au sein de la grande parade du pareil et du même et des jeux de répé­ti­tions. Tous les jours, de pré­ten­dus rois-soleil sont mis en exergue mais le plus sou­vent il s’agit de rois nu(l)s. Clair le résume d’une for­mule : « le fait est que la médio­crité intel­lec­tuelle des milieux artis­tiques occi­den­taux, le phi­lis­ti­nisme de la cri­tique, le manque de culture et de goût de trop de direc­teurs d’institutions, s’accommodent d’une situa­tion où l’œuvre est réduite à n’être que la diver­tis­sante écume de l’art. » C’est dit. Et bien dit.

jean-paul gavard-perret

Jean Clair, Consi­dé­ra­tion sur l’état des Beaux-Arts — Cri­tique sur la moder­nité, Folio Essais n°605, juin 2015, 208 p. — 6,40 €.

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