Rentrée 04
Avant la Troisième Guerre mondiale
Le rite lancinant du chamane s’articule autour de douze stations, douze épreuves, douze histoires pour traverser le miroir et consoler les âmes des défunts. Car elles ne peuvent accéder à leur royaume de l’au-delà si elles n’ont pas trouvé la paix. Il faut donc que les vivants les choient, les écoutent, les aident à tarir le courroux qui les anime.
C’est ce postulat narratif qu’a choisi Hwang Sok-Yong : mêler l’irréel et le contemporain, passer d’un côté à l’autre du paravent des ombres pour que les morts parlent aux vivants. Ainsi, Yohan, le frère de Ruy Yosop, le pasteur coréen exilé aux USA, converse-t-il avec ses victimes jusqu’au dernier soir. L’ultime instant où l’une d’entre elles viendra le chercher. Le pasteur y lira la confirmation de son intention : retourner en Corée du Nord pour tenter d’y retrouver les membres de sa famille laissée sans nouvelles depuis près de cinquante ans... Voyage initiatique en compagnie des fantômes de son enfance.
La Troisième Guerre mondiale eut lieu entre 1950 et 1953. Le pays du Matin calme a permis aux grandes puissances de déverser leur bile dans une région du monde qui ne les atteignait pas directement. La guerre ne prit jamais fin (à ce jour aucun traité de paix n’est signé) et le symbolique 38e parallèle sépare toujours les deux États.
Hwang Sok-Yong est né en 1943 en Mandchouire où sa famille s’était réfugiée pour fuir la colonisation japonaise en Corée (la dernière dynastie Chosun régna de 1392 à 1910). En 1945, ils fêtent la Libération en rentrant à Pyongyang. Ensuite le père trouve un travail en 1948, dans le sud, et la famille descend s’installer à Séoul. La guerre surprend le jeune homme qui ne veut pas se laisser entraîner dans l’opposition simpliste bloc communiste contre monde libre. Il s’oriente vers les arts pour y retrouver sa culture, ses racines. Il publiera une première nouvelle en 1962, La Pagode, qui lui vaudra le prix du Nouvel An. Mais en 1966 il est enrôlé de force dans un bataillon sous commandement américain qui doit aller guerroyer au Viêt-nam. Il sera chargé du nettoyage : effacer toute trace des exactions de l’armée sur les populations civiles. Larmes et sueur, terrible choc qui le marquera à vie.
De retour à la société civile il écrira comme on se soigne, pour exorciser le mal occidental qui le ronge, pour tenter de renouer avec ses origines et témoigner du piège dans lequel son peuple est enfermé. Scindé en deux. Monsieur Han est l’histoire d’une famille séparée par la guerre de Corée. Publié en 1970, il traversera les frontières... trente ans plus tard. Car malgré l’art de l’ellipse et de la parabole cultivé pour échapper à la censure qu’impose la dictature mise en place à la tête de la Corée du Sud par les USA, Hwang Sok-Yong verra son combat pour la liberté d’expression et le rapprochement des deux peuples marqué par de nombreuses épreuves administratives, dont cinq années de prison pour avoir oser aller au Nord porter son soutien aux artistes communistes mais avant tout coréens, comme lui. Car la Corée est mutilée, et les Coréens exsangues - conséquences de ces cinquante années passées et des effets de cette guerre qui est aussi devenue un combat fratricide d’une rare violence.
C’est le fil rouge de ce roman, dont la structure narrative peut se ramener à un canevas intemporel. Une maille à l’endroit - aujourd’hui -, une maille à l’envers - hier, la Corée d’avant le drame. Mohair du souvenir pour se protéger des morsures actuelles. La guerre de Corée fut aussi une guerre entre Coréens. Et nous touchons ici au tabou érigé en dogme d’État. Un non-dit exemplaire dans l’impossible parcours vers la réconciliation. Encore de nos jours, seul l’écrivain (souvent exilé) peut oser s’engager ainsi dans la recherche de la vérité.
Dénonçant à la fois la gangrène socialiste qui s’était répandue fort justement au sein des couches les plus pauvres de la population, exploitée par les Chinois puis par les Japonais depuis un siècle ; et le conservatisme protestant instauré avec succès depuis le dernier quart du XIXe siècle par les missionnaires américains, Hwang Sok-Yong expose les conditions réunies d’une révolution. Conditions imposées de l’extérieur car le pays n’a pas su se moderniser tout seul. Christianisme et marxisme sont des hôtes étrangers, des invités. Une métaphore qui reprend la coutume campagnarde qui nommait ainsi la variole, maladie importée : en usant de ce terme honorifique, on marquait sa crainte et son respect - avec l’espoir de se prémunir du mal.
Le récit, véritable symphonie lexicale, scintille de mille feux pour le plaisir du lecteur et laisse filtrer un peu du zen oriental. Le rire et les larmes pourraient affleurer mais la chose traitée est bien trop importante pour que l’on s’en laisse conter... Car Hwang Sok-Yong n’impose pas son idée, ne suggère même pas une conclusion possible. Qui est coupable ? Qui ne l’est pas ? L’extrême complexité de l’échiquier ne permet pas de juger. La plaie saigne toujours, ce 38e parallèle qui défigure l’âme coréenne et interdit le travail de deuil... qui pourrait bien commencer à travers l’immense espoir que projette ce roman.
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