Grisaille ultra dense
D’accord, les vacances sont terminées et loin derrière - n’en reste plus que l’arrière-goût, toujours un peu amer. Préparer les prochaines n’est pas encore d’actualité - et d’ailleurs, y songe-t-on seulement ? pourtant c’est bien d’un guide touristique dont il va être question ici. Un guide un peu spécial, soit... et qui de plus "date" peut-être un peu - il n’est pas sorti d’hier. Mais qu’importe : c’est un vrai faux guide, comme qui dirait, dont le contenu est intemporel puisqu’il concerne... le purgatoire.
C’est en effet cette étrange contrée entre Enfer et Paradis, ce no man’s land où les âmes pas tout à fait perdues peuvent se racheter une conduite ou du moins un repentir, ce pays sans couleurs et pas vraiment franc du collier où il est encore possible de se préparer à contempler la face radieuse de Dieu sauf à préférer les cuissons infernales... c’est ce purgatoire interlope que l’équipe du Crochet de la cédille - revue de création tous azimuts dont l’ambition est de jeter un pont entre peinture et poésie, auréole et Ponce Pilate, photographies et nouvelles - a exploré en compagnie de quarante-deux artistes de la plume, du pinceau ou du boîtier. Quarante-deux... excusez du peu, mais pour un lieu pareil, il ne s’agissait pas de lésiner sur les moyens. En reprenant le concept graphique de leur revue greffé sur la structure des fameux Guides du routard, les cédillistes ont réuni en un recueil d’une densité sidérante des œuvres de tout poil - poèmes, nouvelles, textes inclassables, dessins, photographies, reproductions de tableaux... - censées vous offrir les meilleures vues de cette région sise nulle part.
Comme dans un vrai routard, il y a les "généralités", la carte, les petits encadrés "où boire un verre", "où dormir", "à ne pas manquer", les onglets matérialisant chacune des différentes parties... Tout a été étudié au millimètre pour que l’on s’y retrouve. Eh bien autant dire que sur ce coup-là, ce n’est pas très réussi. Ce n’est pas la construction en elle-même qui laisse à désirer, mais tout bonnement... la lisibilité ! Elle est entravée de tous côtés ; d’abord sur le plan typographique : la petitesse des caractères, les lignes resserrées sont à peine supportables sur le long terme quand la page est blanche. Mais quand ces petites fourmis noires se mettent à grouiller sur un fond gris anthracite, cela devient carrément exaspérant. Admettons pourtant qu’une phrase, un titre, que sais-je... accroche le regard au point que l’on passe outre cet inconvénient. Il faut alors braver un autre obstacle : l’iconographie. Des images de tous ordres foisonnent, débordent, qu’elles soient encastrées dans les textes ou qu’elles leur servent de toile de fond... Drôle de mise en page en vérité où les œuvres, au lieu de se compléter, de se valoriser l’une l’autre, coexistent sur une même surface dans une telle promiscuité qu’il est impossible de vraiment se rasseoir dans la pleine réception de l’image ou du texte.
Autant dire qu’il faut avoir le goût de l’effort chevillé au corps et à l’esprit pour s’aventurer dans le chaos créatif que constitue ce guide... les habitués du Crochet se trouveront en pays de connaissance - mais peut-être penseront-ils, aussi, que les ponts jetés entre textes et images n’ont rien gagné à la réduction de format. Quant à ceux que la Cédille crochèterait ici pour la première fois, les plus endurants conviendront que le purgatoire ne se peut évoquer qu’à travers le chaotique, le gris, le flou, l’illisible, et que proposer aux lecteurs un tel pensum en guise de lecture relève bien d’un passage au purgatoire. Et à cet égard, oui, ce Guide est une réussite...
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