Rentrée 04
La face cachée de la Faculté
Vous avez aimé La Vacation et La Maladie de Sachs (Livre Inter 1998) ? Vous adorerez celui-ci qui n’est pas la suite mais l’avant. Comme Georges Lucas qui tourna d’abord la fin de la saga de Star Wars avant de nous proposer les premiers épisodes, Martin Winckler revient sur les années d’avant les deux premiers opus des aventures rocambolesques du docteur Sachs. Sans doute parce qu’il a gagné en assurance, en reconnaissance ; sans doute aussi parce que rien ne change, si ce n’est en pire, Martin Winckler sort l’artillerie lourde pour régler ses comptes avec l’institution, la Faculté, les mandarins... etc. Le CHU n’est pas un havre de paix et de repos, n’est pas un espace dédié par excellence aux malades, loin s’en faut ! Le CHU est un laboratoire pour savant fou, un tremplin pour médecins ambitieux et laboratoires sans scrupules (mais à la recherche de ratios à deux chiffres), un corral pour règlements de comptes entre internes ... sur le dos des malades. Il y a des femmes et des hommes d’exception, fort heureusement, mais ils sont si peu nombreux ...
Souvenez-vous, Sachs avait quitté l’hôpital car il ne supportait plus les guerres de clan, le jeu de massacre entre services, la haine qui défigurait les internes, tout cela pour acquérir toujours plus de pouvoir au détriment des malades. Sachs a une autre conception de la médecine, de sa mission de salut public, de l’humanisme que tout médecin devrait défendre et apporter au secours du malade pour le soulager de ses maux, et en tout premier pour lui éviter la souffrance. Sachs avait eu des démêlés avec l’autorité à cause du fameux carnet à souches qui permet la délivrance de la morphine, il était l’un des médecins qui en consommait le plus, à tel point que d’aucuns le soupçonnaient de s’en injecter pour lui-même ou d’en faire le trafic ... La morphine. La douleur. Deux mots bannis des CHU. Les malades doivent souffrir, voilà encore le théorie surannée de la plupart des médecins. Mais la douleur n’a rien de rédempteur ni d’utile ! L’administration joue un grand rôle dans l’élaboration d’un système de valeurs qui n’a rien d’humain et où le médecin ne se préoccupe que de sa carrière, de ses résultats, de ses notes. La personne humaine passe alors au second plan, ce que Sachs ne peut supporter. C’est pour cela qu’il n’aura de cesse de sortir des grandes voies tracées par l’establishment et d’aller vers les autres, d’épouser, non la gloire d’une carrière sous les lambris, mais la médecine générale qui est proche des gens. Car on n’est pas médecin par hasard, il y a aussi une vocation qui doit se dessiner, une volonté qui doit s’affirmer ; être médecin c’est pour répondre aux besoins de santé de la population, créer des unités sanitaires de base et soigner les individus dans leur environnement.
Voilà ce que Sachs va apprendre en entrant à la faculté de médecine de Tourmens à son retour d’Australie où il a passé deux années à Canberra. Nous sommes en 1973, soit vingt ans avant La Maladie. Bruno, qui épouse la vocation de son père, le vieux Bram qui n’hésitait pas à aller accoucher les femmes démunies dans les quartiers les plus pauvres de la ville, va se lier d’amitié avec trois originaux qui seront de tous les coups, de toutes les fêtes. André Solal, l’élégant amoureux des femmes, Basil Bloom, le tonitruant antillais, et Christophe Gray, l’aîné, qui l’emporteront dans leur tourbillon salutaire de vouloir révolutionner les mentalités. C’est l’époque de la remise en question de beaucoup de dogmes : la majorité abaissée, les femmes plus actives, l’IVG autorisée, la contraception légitimée ... C’est donc la période propice pour lancer l’idée d’une médecine plus humaine.
Avec toujours autant de talent et ce parti pris de faire parler tour à tour tous les protagonistes à chaque changement de courts chapitres, Martin Winckler donne à son livre un rythme tourbillonnant qui nous entraîne dans une ronde colorée où l’on passe du rire aux larmes, des frasques estudiantines au drame de la vie. Avec une touche de réalisme (l’histoire est entrecoupée d’articles, de témoignages, de notes scientifiques) qui nous ancre dans le monde, l’on suit ainsi avec gourmandise la formation professionnelle des quatre mousquetaires en blouse blanche tout en ressentant un arrière-goût salé dans la bouche : en effet, sous couvert d’une fiction, Martin Winckler fait plus qu’égratigner ses compères : il dénonce le cynisme, l’appât du gain, le désintérêt vis-à-vis du malade affichés par ces grands pontes malfaisants qui ne s’acharnent qu’à gagner la course au poste. À qui la chaire, à qui l’agrégation ? telle est la seule question qui résonne désormais dans les couloirs du C.H.U. Et c’est bien triste.
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| Martin Winckler, Les Trois Médecins, P.O.L, 2004, 524 p. - 21,90 €. |
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