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Entretiens
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Alain Absire est l’auteur de Jean S., paru au mois d’août chez Fayard et qui compte parmi les romans marquants de cette rentrée littéraire. Il est aussi président de la Société des Gens de Lettres, qui, depuis 1838, veille sur les droits et la promotion des écrivains français et francophones. C’est à ce double titre qu’il nous a accordé ce long entretien, dans la quiétude feutrée de son bureau du 38 rue du Faubourg-Saint-Jacques...

Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire ce livre et à le publier aujourd’hui, au moment du 25e anniversaire de la mort de Jean Seberg ?
Alain Absire :
Je pense à écrire un livre autour de Jean Seberg depuis sa disparition. À ce moment-là, en août 1979, je venais de publier mon premier roman et je me suis dit que si je poursuivais dans l’écriture - ce qui n’était pas certain - j’écrirais sur elle parce que sa destinée me paraissait être à la fois un affreux gâchis, emblématique des conséquences que peut avoir la célébrité sur les individus, et représenter l’état d’esprit très particulier qui a caractérisé les années 60 / 70 - je reviendrai là-dessus. Je crois qu’il y a un moment pour écrire chaque livre et je ne me suis senti apte à écrire celui-là qu’après en avoir publié plus de vingt. Quand j’ai commencé à penser que le moment était venu pour moi de me lancer dans cette étrange aventure, je me suis dit que la célébration du 25e anniversaire de sa mort serait une bonne opportunité pour raviver les mémoires et, surtout, corriger les erreurs dont s’entache l’image que l’on a donnée d’elle. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être un redresseur de tort, mais j’avais l’intime conviction qu’il y avait des vérités à rétablir.

Vous parlez d’erreurs, de vérités à rétablir. Or vous avez choisi la voie non pas de la biographie objective, mais celle de la fiction. Pourquoi ? Comment vous situez-vous par rapport à cette notion de vérité ?
Je revendique totalement cette étiquette de "roman". Pourquoi roman ? Parce que cette vie est un roman, un véritable kaléidoscope... mais c’est un roman vrai, et je crois qu’on ne peut en rendre compte dans toutes ses dimensions qu’en empruntant la forme de la fiction. Une biographie ordinaire, qui est un catalogue de faits dûment comptabilisés, puis restitués, ne peut pas, selon moi, donner la mesure d’un personnage comme Jean Seberg, si complexe, si contradictoire. Vous voyez, je parle de personnage... Le seul moyen qui m’est apparu pour cerner les choses, approcher des vérités du personnage, ça a été de composer un récit en me plaçant "dans la peau de...", sans pour autant écrire à la première personne. D’ailleurs, le roman a failli s’appeler Dans la peau de Jean S. J’ai donc fait ce pari d’écrire un livre de 600 pages en me mettant à la place de mon personnage d’un bout à l’autre.
J’ai parlé de ce moment où l’écriture d’un livre s’impose ; à cet égard je dois évoquer un ouvrage qui a été déterminant dans la genèse de ce projet autour de Jean S. : Blonde, de Joyce Carol Oates, qui est aussi une tentative d’élaborer un roman à partir d’une personne réelle : Marilyn Monroe. Le travail du romancier consiste le plus souvent à inventer des vies de toutes pièces, mais il peut aussi prendre comme matière première des vies réelles - voire la sienne propre - et en faire une histoire qu’il va raconter. Seul le romancier peut effectuer ce travail de transformation, ce passage de la réalité à la fiction ; un biographe ne le peut pas. Or c’est justement ce travail-là qui permet de saisir toute la complexité et la profondeur d’un personnage. Et puis l’expérience personnelle que j’ai vécue en côtoyant Jean Seberg m’a permis de donner à mon récit cette vibration émotionnelle qui est si importante pour un livre comme celui-là, ce conte de fées qui finit en tragédie.

Est-ce la première fois que vous utilisez de la sorte la réalité pour alimenter vos œuvres de fiction ?
Pour ce qui est d’écrire autour d’un personnage contemporain - ou quasi contemporain et que j’ai pu connaître moi-même - je l’avais seulement fait dans quelques nouvelles assez anciennes. Cela dit j’ai publié un roman sur la dernière année de la vie de Molière puis, il y a quatre ans, un récit intitulé Le Pauvre d’Orient, sur saint François d’Assise, qui tous deux procèdent un peu de la même démarche. Naturellement, je n’écris pas que ce genre de livres ! Mais c’est une façon d’aborder le travail romanesque qui m’intéresse. Je voudrais revenir sur cette idée qu’il y a des moments dans la vie d’un écrivain où celui-ci ne peut pas ne pas écrire tel ou tel livre. En ce qui concerne Jean S. je me suis engagé dans l’écriture parce que je sentais que je devais absolument faire ce livre. C’était pour ainsi dire devenu une question de vie ou de mort - pour l’écrivain en tout cas. Cela a représenté une expérience assez particulière ; mais j’avais en quelque sorte - consciemment ou pas - préparé le terrain avec mon roman précédent, La Déclaration d’amour, qui est une espèce d’autofiction un peu singulière puisque j’y transpose mon propre vécu en Égypte, à l’époque d’Akhenaton. Et dans cette Déclaration, je me livre à un corps à corps avec la réalité assez similaire, à cette différence près que dans Jean S. je suis absent du récit en tant que personnage. 

Combien de temps la rédaction de ce livre vous a-t-elle demandé ? Pourriez-vous retracer dans ses grandes lignes la chronologie de votre travail ?
Il n’est pas possible de quantifier avec exactitude le temps que demande l’écriture d’un livre, mais je dirais qu’il m’a fallu environ un an. Il y a des livres qui s’écrivent plus aisément que d’autres, et Jean S. fait partie de ceux que j’ai écrits sans difficultés techniques majeures. En ce qui concerne la documentation, il y a d’abord mes souvenirs personnels... J’ai découvert Jean Seberg vers quinze ans, avec À bout de souffle. J’ai été émerveillé comme un adolescent peut l’être. Puis à 22 ans, alors que je voulais être comédien, et que j’avais l’audace de la jeunesse, j’ai frappé au 108 de la rue du Bac où elle habitait, et la porte s’est ouverte... Voilà, c’est aussi simple que ça.... Cela fait pour ainsi dire trente-cinq ans qu’elle est présente dans ma vie. Et puis je dois avoir chez moi la quasi totalité de ce qui a été publié sur elle - livres, articles de journaux... etc. et je peux vous dire que dans ces publications, il y a vraiment de tout, ça part dans tous les sens, avec beaucoup d’horreurs ! À partir du moment où j’ai pris la décision de faire ce livre - une décision que je n’ai pas été seul à prendre, mon épouse m’a accompagné - j’ai pris quelques notes, mais c’est allé relativement vite. Ensuite, eh bien c’est le travail de l’écrivain, j’ai écrit environ quatre heures par jour, et voilà.
Restent certaines difficultés d’ordre émotionnel ; en fait c’est à la fin du livre qu’elles ont été les plus grandes... Ce fut une expérience étrange : d’un côté je ne voulais pas que ce livre s’achève, parce que c’était comme trancher un lien que je n’avais pas envie de rompre, mais d’un autre côté j’avais envie que cette histoire s’arrête parce que les derniers moments de la vie de Jean sont abominables. Joyce Carol Oates dit qu’elle est sortie émiettée de la rédaction de Blonde, c’est exactement cette sensation-là que j’ai éprouvée. Une sensation d’émiettement d’autant plus forte que je parle d’une personne que j’ai connue et "bien aimée". Cela dit, au-delà de cette âpreté, pour moi, écrire, c’est généralement une immense joie. C’est magique, je raffole de ça. Jamais je ne me mets à ma table de travail sans me dire "quelle joie !".

Vous disiez au début de notre entretien que vous alliez revenir sur les années 60 / 70... toute une époque...
Oui, c’est tout bêtement ma jeunesse. J’avais 18 ans en 68... On ne peut pas comprendre le destin de Jean S. sans se référer à cette époque, où régnait l’idéalisme ; un idéalisme à la fois militant, avec parfois un réel courage mais une bonne dose de naïveté. En ce temps-là, seuls les plus forts s’en sortaient. Quand Jean S. militait pour les Black Panthers - et Dieu sait comment ! - elle avait une sœur de lutte, Jane Fonda qui, elle, s’en est tirée, sans doute parce qu’elle était mieux armée, peut-être plus cynique, ce que Jean, qui n’avait que sa générosité et son ardeur à aller vers les plus faibles, n’était pas. Elle a tout donné, jusqu’à se ruiner. Elle a été manipulée, humiliée, brisée... et souvent par ceux-là mêmes qu’elle voulait aider. Et quand les ennemis et les adversaires politiques, FBI et compagnie, s’y sont mis aussi, qu’est-il resté d’elle ? Je crois que dans l’engagement de soi-même, il y a des points de non-retour ; Jean S. a franchi ce point-là et elle n’en est pas revenue.
Beaucoup de gens de notre génération, moins connus que Jean S., en sont passés aussi par là, et en sont restés brisés pour la vie. Ceux-là ont cru à tout, à plus que tout, et ils ont joué leur vie sur des convictions en oubliant que le temps balaye chaque certitude, non seulement d’un point de vue personnel mais aussi socioculturellement. Or on a tous tendance à vivre plus ou moins comme si la mentalité de notre époque allait perdurer dix ou vingt ans durant. C’est exactement l’erreur qu’a commise notre génération dans les années 60 /70. En réalité, tout a changé. À tout point de vue ; les modes de vie, les modes de pensée... Il y a eu des changements louables, d’autres beaucoup moins, mais c’est comme ça.

Je lisais récemment un article de presse - dans Elle, pour être précise - qui évoquait la vie de Jean Seberg et se référait à votre livre, mais sans en rien dire d’un point de vue strictement littéraire. Qu’en pensez-vous ?
Je dirais que je suis aussi au service de mon personnage, et qu’à partir du moment où on parle d’elle, on parle aussi de moi... Vous savez, pour les écrivains, l’important c’est qu’on parle des livres. Ensuite, la manière dont on en parle dépend du support et de l’identité de celui-ci ; il est des médias où l’on creusera davantage la forme des livres que dans d’autres. Et le travail du journaliste, c’est d’abord de s’adapter au public visé, et de retenir son attention. La journaliste de Elle - avec qui j’ai d’ailleurs parlé au téléphone - a au raison de concevoir son article dans ce sens pour inciter les gens à lire le livre. Cela dit, j’apprécie aussi les articles qui s’attardent sur le côté formel, la nature du projet... Je crois surtout qu’il y a de la place pour tout type d’articles - et j’espère qu’il y a encore de la place pour les livres, tout simplement.



Il y a 25219 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 12 septembre 2004 - article949.html
Propos recueillis le 30 août dans les locaux de la SGDL
38 rue du Faubourg Saint-Jacques
75014 PARIS
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