M onumental ! Chef-d’œuvre consacré à l’art architectural moderne ! Éblouissant ! Combien d’autres qualificatifs pourraient saluer ce magnifique ouvrage... Qui aime les livres, et se soucie un tant soit peu de leur rangement, de leur conservation, de leur consultation, s’intéressera à ces monuments du savoir : les bibliothèques. En elles se nichent l’essence de la vie, la mémoire des origines, et c’est là que se fait et se défait une civilisation. La découverte de l’écriture est l’un des phénomènes les plus importants de l’histoire de l’humanité. Au IVe millénaire avant Jésus-Christ, dans la terre fertile baignée par le Tigre et l’Euphrate, et presque au même moment dans la terre irriguée par le Nil, les peuples fondateurs de notre civilisation - les Sumériens et les Égyptiens - mirent au point un système de signes capable de fixer la pensée et de la transmettre à distance, aussi bien dans l’espace que dans le temps, nous rappelle Marino Zorzi, directeur de la Biblioteca nazionale Marciana de Venise. Ce n’est pas pour rien que les tyrans, depuis des millénaires, s’évertuent à les brûler, que les nettoyages ethniques ou les tentatives de génocide commencent tous par la destruction des bibliothèques : la dernière en date, célèbre pour ses manuscrits du Moyen Âge, est celle de Sarajevo. Et, dans une moindre mesure, tous les édifices culturels palestiniens sont systématiquement détruits dans l’indifférence générale. On lira avec profit, à ce propos, l’excellent ouvrage de Lucien X. Polastron, Livres en feu - Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques paru chez Denoël en janvier 2004. Mais c’est là un autre débat...
Nous voici donc, ici, dans l’antre de la création des plus belles bibliothèques contemporaines à travers le monde. Comme maître de cérémonie, Aldo de Poli, éminent architecte italien, né à Padoue en 1948, actuellement professeur associé à l’université de Gênes, où il est responsable du Laboratoire de projet d’architecture III et du cours de théorie "Recherche architecturale contemporaine". Ce grand érudit de l’art de bâtir n’a cessé de publier textes et projets, d’étudier les principaux thèmes de la théorie de l’architecture et s’intéresse tout particulièrement à l’architecture des espaces urbains (places, ports, ceintures urbaines) et des édifices publics (écoles, théâtres, musées, bibliothèques, universités). Il a également coordonné des travaux de recherche consacrés à l’architecture civile en Europe, et assuré des cours et donné des conférences dans une quarantaine d’institutions culturelles italiennes et dans une vingtaine d’universités étrangères. C’est dire s’il est un guide précieux...
La visite de ces bibliothèques contemporaines débute par un petit rappel historique décrivant différents modèles d’organisation des espaces dédiés à la protection et à la conservation de la mémoire écrite. Et là, Aldo de Poli soulève la question d’une évolution nécessaire dans les méthodes de conservation et de conception des bibliothèques : tout en continuant de fonctionner selon un schéma récurrent, ces nobles institutions doivent se transformer pour s’adapter aux nouvelles normes éditoriales et aux exigences modernes de nos sociétés. À l’origine, les premiers rouleaux furent dissimulés dans les niches des temples, sous la garde des hommes de la foi. Déjà le savoir était jalousement conservé par ceux qui détenaient le pouvoir. La notion de bibliothèque est donc bien ancienne. C’est à partir du Moyen Âge, et jusqu’à la Renaissance, que les édifices spécifiquement consacrés aux livres s’identifient selon des canons architecturaux : toujours mieux pensées, conçues, développées, les bibliothèques commencent à s’ouvrir au public. La société évolue, l’institution avec elle. C’est désormais une fonction civile et sociale que doit remplir la bibliothèque en s’ouvrant au plus grand nombre pour offrir la connaissance à tous. Elle prendra ainsi son autonomie et son essor architectural en imposant ses propres codes. Point d’orgue de ce renouveau, le XIXe siècle favorisera le développement des organismes dits "nationaux" qui laissent libre cours à l’imagination des architectes qui se surpassent. La complexité des réalisations n’a d’égale que la beauté des formes ainsi malaxées, remodelées, toujours taillées dans le seul but de servir le livre et son lecteur. On travaille sur la lumière et l’espace. Les artisans du XXe siècle s’inscrivent alors tout naturellement dans la lignée de leurs prédécesseurs pour signer des réalisations extraordinaires. Mais désormais on ne s’attache plus seulement à l’ergonomie ; concevoir une bibliothèque s’assimile à une recherche d’absolu ou une volonté poétique qui, s’exprimant dans des des proportions singulières, permet au premier coup d’œil d’en reconnaître l’auteur.
Les livres doivent, toujours, nous accompagner dans notre vie, car "remplis de la voix des savants, remplis d’exemples de l’Antiquité (...), ils vivent, conversent, parlent avec nous, ils nous instruisent, nous consolent, nous montrent des choses très éloignées de notre mémoire et les posent devant nos yeux comme si elles étaient présentes. Sans eux, nous serions tous frustes et ignorants", disait le cardinal Bessarion en 1468. Notre rôle premier, en tant qu’être humain de passage, est donc de veiller à conserver la mémoire. Aujourd’hui l’on délaisse le monolithe compact et brut ; les architectes contemporains entrent dans le XXIe siècle en abandonnant toutes les normes d’origine pour donner à leur crayon comme seul guide le plaisir de la lecture. Les espaces sont grandioses, les lumières scintillantes ou tamisées, les matériaux nobles et chauds, les proportions hallucinantes... Exit les premiers bâtiments du milieu du XXe siècle qui rappelaient trop un site industriel ; désormais l’on respecte l’identité du lieu, le milieu naturel, certaine tradition historique... et tout cela s’agrège pour donner naissance à de véritables œuvres d’art. Le XXIe siècle verra s’imposer une nouvelle conception du monument urbain. Le livre s’achève d’ailleurs sur les derniers projets et résultats des concours internationaux.
La nouvelle bibliothèque devient le temple de la mémoire, un centre de divulgation de la culture et de l’information, un lieu de réunion, une galerie d’art, un musée : en deux mots elle n’est plus un bâtiment spécialisé mais une petite ville. Ce livre majestueux est un véritable parcours initiatique qui nous fait voyager dans les plus belles réalisations contemporaines : de la Bibliothèque nationale de France à la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, de la Squire Law Library de Cambridge à la Médiathèque de Sendai, au Japon, tout en verre et aluminium, de Madrid à Vancouver, d’Allemagne en Italie... Servi par de superbes photos accompagnées de nombreuses planches d’architecte (plans, coupes, maquettes...), ce livre est non seulement le témoin majeur de l’art de construire les bibliothèques de notre époque, mais il est aussi une invitation à aller y voir de plus près. Savourer un livre dans de tels cadres procure parfois des sensations plus puissantes que de rester tapi dans son sofa loin de tout. La lecture réclame un certain cérémonial, une attention particulière... et de la place ; surtout pour aborder les livres d’art grand format, comme celui-ci. Une table en bois, une lampe couverte d’une opaline, une lumière adéquate, un silence de circonstance... et le plaisir des yeux et des sens sera au rendez-vous. Plongez dans cet univers merveilleux et allez donc de ce pas redécouvrir la bibliothèque de votre ville.
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| Aldo de Poli, Bibliothèques / Architectures 1995-2005 (traduit de l’italien par Fabienne-Andréa Costa), Actes Sud / Motta, 2004, 278 p. - 69,00 €. |
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